samedi 17 mai 2014

à propos d’une sculpture de Georges Guye



 Un carré de tissu blanc qui mollement enrobe.  Un carré sans carreaux, ce ne peut-être un mouchoir, bien qu’il en ait la dimension.  Et, bien que  parcouru de plis, il n’est tout de même pas froissé en  boule.  Ce n’est pas du fond de la poche qu’on l’extrait.  Il est  étiré, au contraire, et semble  se déployer de part et d’autre d’une dorsale bosselée.  Une fois et demie la longueur de ma main  depuis le pli du poignet jusqu’au bout des doigts.  Onze fois par jour j’en fais le tour, étirant la tête et le cou de gauche à droite, j’observe la « bête » et puis me soulève, ayant alors sur la chose, une vision verticale, plongeante. C’est vrai que vu sous cet angle, on dirait le dos d’une vache,  un pli descendant plus bas sur la patte arrière droite, le cuir épouse en remontant la forme des os depuis la hanche, en passant par le trochanter, jusqu’à l'ischion s’évasant vers le flanc en une jupe à plusieurs lés.  Il est vrai que le baril manquerait un peu de rondeur, pour une vache.  Le garrot est bien marqué et le cou plonge  dans un angle à quarante cinq degrés  jusqu’au chignon.  Rien de plus de ce côté-là.  On a perdu la tête, il faut bien l’admettre. Reprenons. L’onctuosité blanche et satinée de la matière tient du glaçage au sucre qui n’est pas sans évoquer la meringue du Calisson.  Une friandise aixoise faite de melon confit et d’amandes broyés ensemble, nappée de glace royale  sur fond de pain azyme. Je distingue sa forme de navette,  une navette qui aurait pris la mer et bravé la tempête.  Voile blanche gonflée par le vent, déposée à la cime de la vague.  La toile durcie comme une croûte de sel  fige la cambrure de la vague dans son élan et l’arrache définitivement  aux lois de  la pesanteur.  En suspension sur un pied, elle danse, d’une main fastueuse soulevant, balançant le feston et l’ourlet ; agile et noble avec sa jambe de statue.1 Femme,  statue, Sainte ou mariée moulée d’un satin blanc qui épouse un corps  vide.  Toute Victoire annihile celle qui est  vaincue, la digère et pour finir, la couvre d’un linceul blanc dans lequel on aura cousu sans fil et sans aiguille son ultime robe.  



1. « A une passante », Les Fleurs du Mal, Charles Baudelaire, 1857





Cette sculpture  «  Sainte Victoire », de Georges Guye,  35 X 15 x 22 cms  a été créée dans  les années 1980 - 85, quand  il habitait à Aix et qu’il avait son atelier  rue Aumône Vieille.   Il y en a plusieurs versions.  Jean-Pierre Sauvage avait organisé une exposition sur le thème de la Sainte-Victoire à laquelle plusieurs artistes avaient participé, dont Georges Guye.  Il avait prévu que cette Sainte Victoire  aurait pu faire l’objet d’une sculpture monumentale de cinq mètres de haut. C'est une petite oeuvre que j'aime énormément et que je regarde avec beaucoup d'étonnement et de plaisir, comme beaucoup d'autres sculptures de Georges Guye.  Il sait  si bien allier la légèreté de la matière et de la manière, avec humour et poésie. Je m'en suis emparée pour écrire un texte vagabond. Comme je le dis, je fais plusieurs fois par jour le tour de cette Sainte Victoire et ce n'est jamais le même voyage.

Aujourd’hui Georges Guye vit à Marseille. Son atelier est dans le périmètre de la Vieille Charité. 
Merci à Alain Paire. 
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2 commentaires:

pierre vallauri a dit…

Florence, tu fais bien de nous rafraichir la mémoire. Cette exposition sur la Sainte Victoire dans la galerie en appartement "39 marches plus haut" chez Jean-Pierre Sauvage était une réussite et l’œuvre de Georges un "sommet" même si la sainte Victoire ne culmine pas très haut!!!!. Ton texte qui accompagne cette (re)découverte quasi archéologique, devenue sous ta plume, une belle vache!, est un bonheur. Je partage l'humour qu'un simple mouchoir (remodelé tout de même! ) peut cacher.

flo a dit…

Merci pour les précisions, c'est bien, en effet d'avoir de la mémoire !

Je n'ai écrit qu'à la marge des choses et de cette oeuvre... J'y reviendrai bientôt.