vendredi 24 octobre 2014

Visite de l’atelier de Georges Guye, Marseille, octobre 2014



Au début du mois d’octobre, j’ai retrouvé Georges Guye dans son atelier. Il venait de lire l’article que j’avais écrit à propos d’une de ses sculptures de  Sainte-Victoire,  La Sainte-Victoire selon Georges Guye,le 14 septembre dernier. 
Ce que j’écris ici  sera donc un compte rendu fidèle de notre entretien dans son atelier; j’avais emporté un dictaphone pour enregistrer la conversation. 

Lorsque je commence l’enregistrement, Georges Guye revient sur un aspect de mon précédent article, dans lequel  je comparais sa Sainte-Victoire à  la sculpture  Le footballeur  de Picasso, en formulant des réserves justifiées.  Nous avons ensuite regardé une saynète sculptée représentant ses amis Jean-Louis Marcos et Alain Paire, Deux critiques d’art se disputant une cagette, devant la fromagerie Paul.  Il avait aussi sorti d’autres versions du  Suaire de Sainte-Victoire réalisées dans les années 80 et un « suaire » plus tardif. Et puis, il était temps de découvrir   Une oursinade sur le port de Carry-le-Rouet qui l'a occupé ces derniers mois.  Dans l’atelier, l’œil est accroché par d’autres travaux, notamment du mobilier : chaises, lampes et suspensions, objets de recherche et commandes d’amateurs !


Quand j’arrive,  Georges Guye me parle  de  l’article que j’ai publié il y a peu,  il est revenu sur le parallèle que je proposais entre la sculpture  Le footballeur  de Picasso et sa Sainte-Victoire. J’écrivais : « Dans la seconde sculpture de Picasso citée en exemple, « Footballeur »,  son intention semble être de transformer le dessin du footballeur réalisé dans le plan de la feuille  de tôle,  en une sculpture en trois dimensions dans laquelle le joueur apparaît en volume.  Pour se faire, la solution trouvée est de plier la feuille pour lui donner du relief ». Georges Guye me dit que ce n’est pas ainsi que Picasso a sculpté, mais à l’inverse, pliant d’abord la feuille de métal, ne peignant la sculpture qu’ensuite.  Mon idée selon laquelle Picasso serait  parti du plan dessiné pour le transformer, par pliure, en sculpture est donc une erreur. Georges Guye  dit : « C’est d’après ces expériences sur papiers ou tôles  pliés que Picasso réalisait ses peintures selon les solutions que la sculpture lui avait apportées. La sculpture est donc, chez Picasso, une sorte de laboratoire pour la peinture. Par exemple, pour les Demoiselles d’Avignon, il y a eu plein de petites sculptures qui ont été faites avec du papier plié ou du métal plié, permettant d’avoir plusieurs vues en même temps.  C’est dans cette optique que  Picasso travaille à partir du plan de la feuille ou de la plaque de métal pour les transformer en reliefs, puis il passe au  dessin et à la peinture, solution de ses expérimentations sur la vision en volume. Ce n’est pas l’optique de ma Sainte-Victoire ».


Nous nous dirigeons ensuite vers une sculpture en plâtre.   « Ce sont Deux critiques d’art  se disputant une cagette devant la fromagerie Paul », me dit Georges Guye, en s’approchant du socle sur lequel repose cette scène sculptée en plâtre blanc mesurant environ 60 cm de haut. « Alain Paire et Jean-Louis Marcos », précise-t-il.  « C’est une fiction avec ce côté à la fois jeu et bataille.  On peut tourner autour et choisir le bon angle de vue ».  Je trouve amusant  de montrer ces deux amis ne se battant pas pour une querelle artistique, mais pour un objet bien dérisoire, scène de la vie quotidienne.   



« C’est une anecdote qui s’est transformée; en fait ils  passaient tous les deux devant la fromagerie Paul, rue des Marseillais et ils faisaient la razzia des cagettes pour allumer leur cheminée.  Ils ne s’étaient pas battus évidemment. C’est une scène fictive que j’avais en mémoire. J’ai réalisé cette sculpture vingt ans après les souvenirs que j’avais d’eux, de l’époque où j’habitais également Aix.  J’ai pu sculpter cette scène après avoir réalisé la série des corps-à-corps d’après le roman de Giono.  Il y a effectivement cette recherche sur l’ambigüité de l’attitude des deux hommes, bataille ou parodie, on ne sait pas trancher. J’aimerais avoir l’avis d’une personne totalement étrangère à l’anecdote pour savoir si d’un point de vue sculptural strict cela tient. J’avais l’idée d’écrire le texte sur tout le tour du socle.  Mon intention première était de faire une sculpture frontale avec en fond la devanture de la fromagerie. Mais j’ai travaillé sur une base carrée et j’ai trouvé que cette base carrée convenait bien, elle faisait un peu ring. C’est ce que l’on retrouve aussi dans quelques sculptures  des corps-à-corps  qui étaient exposées chez Raymond galle avec un éclairage vertical comme celui des salles de boxe.  Voilà, il faudrait  un jour montrer cette sculpture dans de bonnes conditions … ». 



Vers le fond de l’atelier, en s’approchant de la fenêtre qui donne sur la rue, Georges Guye a installé sur un tréteau deux autres sculptures de Sainte-Victoire contemporaines de la Sainte-Victoire sur laquelle j’avais écrit. Georges m’explique d’abord son choix, à l’époque, de représenter la montagne pour rendre hommage à Cézanne.  «  Beaucoup de touristes qui arrivent à Aix sur les pas de Cézanne, vont voir la Sainte-victoire et en font l’ascension, d’abord parce qu’il y a très peu d’œuvres de Cézanne au musée Granet et qu’ils s’intéressent beaucoup au lieu, au relief et à la montagne pour faire le rapport avec la peinture. J’ai l’impression que cela se pratique beaucoup parmi les Anglo-Saxons et les Japonais. L’astuce quand je l’ai travaillée a été de la dresser sur un pied, de faire un  drapé  comme un fantôme ».  



« Il y a une autre version, une forme encore plus cézannienne, une vue de trois-quarts, comme elle apparaît  depuis Aix, notamment depuis de chemin des Lauves. Bien que celle-ci soit la vue cézannienne classique, je la trouve moins convaincante  que celle qui est vue sur sa longueur.  En réalité, dans cette version allongée, j’ai un peu triché par rapport à Cézanne qui n’a pas peint la Sainte-Victoire sous cet angle.  Presque personne ne la montre d’ailleurs sous cet angle, à ma connaissance.  L ’idée de Jean-Pierre Sauvage ( artiste et galeriste aixois) était de faire une exposition en hommage à Cézanne, beaucoup avaient travaillé sur le portrait de Cézanne. Moi, je ne voulais pas jouer le jeu cézannien directement. Je voulais évoquer La Montagne dans son aspect plus que cézannien.  Gaby et moi, nous avions un peu négligé la Sainte-Victoire, bien qu’habitant à Aix, pendant une dizaine d’années et un beau jour nous y sommes allés.  A partir de ce jour, y sommes revenus tous les weekends !  Nous avions en quelque sorte trouvé notre chemin de Damas. Cela a duré un temps et nous l’avons à nouveau un peu perdue de vue après les incendies.  Enfin, voilà, je ne voulais pas réduire la Sainte-Victoire à la vue de Cézanne, d’autant que je pense que Cézanne n’y est jamais monté. Même s’il était grand marcheur, autrefois  cela ne se faisait pas de grimper sur les montagnes. En revanche, il y avait des moutons au Pic des Mouches, et les mouches qu’ils attiraient ont donné son nom au lieu. C’était un plateau, il y avait de l’herbe. Voilà ce qui ressort et qui m’intéressait du point de vue de la sculpture et je trouve qu’en tant que sculpture cela « tient ».  Cette idée de rapport avec le sol est rendu ici dans le rapport de la sculpture avec le socle ».
                                         


 « Plus tardivement, j’ai réalisé le « véritable » suaire de Sainte-Victoire, le voile est moulé sur une sculpture, j’ai réalisé le suaire de la sculpture, comme une mise en abîme. C’était autre chose. Les Saintes-Victoires n’étaient pas du naturalisme, il y a toujours un petit décalage, ne serait-ce que l’amorce du travail qui n’est jamais la volonté de copier, mais de travailler à partir d’une idée de la représentation. Ce qui m’intéresse c’est le réalisme au sens large, pas le réel. Au cours des âges, les piétas ont été représentées de façon très différentes. Une piéta, un tableau de piéta, transcrit  une idéologie différente, quelque chose qui est fonction du moment où on le fait.  Ce Suaire de Sainte-Victoire, je l’ai réalisé vingt ans après les sculptures. Je suis revenu sur le motif de Sainte-Victoire parce que j’avais expérimenté cette technique de moulage en résine, comme tu peux la retrouver dans « Les choux », par exemple, j’arrive à figer le relief.  Le Suaire du Christ n’est pas en relief, sur mon Suaire, l’image subliminale de la montagne apparaît dans un jeu d’ombres et de lumières, non dans la fibre. L'image est perceptible par le toucher et par les ombres. De plus la présentation, avec les clous aux quatre coins pour le maintenir joue comme référence à la crucifixion, si bien que le Suaire de  la Sainte-Victoire, sans les montrer, raconte aussi la crucifixion et la mise au tombeau du Christ».


 « Ce triptyque s’appelle  Oursinade à Carry-le-Rouet, il faut que les trois panneaux soient accrochés ainsi.  Le spectateur surplombe la scène qui est donc vue de dessus. La place occupée par le spectateur les deux pieds posés au sol, n’est donc pas celle qu’il occupe dans la scène qu’il regarde, telle qu’elle est représentée.  Cela perturbe quelque peu ses repères.  Le problème que je me posais était, est-ce que l’on doit voir ce visage ou pas ?  Cette solution me convient, car pour moi, ce qui est important, ce sont les oursins. L’idée c’est qu’il faut que ces oursins donnent envie de les manger. Regarder et avoir envie de manger. Le personnage intervient pratiquement comme un objet, il fait partie de l’oursinade, c’est un ensemble, le personnage et les oursins, le personnage non pour lui-même, mais lui en tant qu’il a pêché les oursins et qu’il les ouvre pour les offrir.  En effet, le triptyque fonctionne comme une séquence BD avec les ellipses de la narration.  On les trouvait déjà chez les peintres primitifs qui peignaient aussi des séquences narratives, notamment dans les retables. J’aime ces ellipses et le passage d’un geste à l’autre, de l’une  des étapes à l’autre. 


Le gros du travail a été de trouver comment représenter les oursins, le corail,  leur  relief et leur texture. Cette scène est, si l’on peut dire, un souvenir vécu. Aujourd’hui il n’y a plus d’oursins à Carry.  Je souhaiterais réaliser une exposition dans laquelle je montrerais  dans la même salle cette oursinade, mise en relation avec  une de mes  grandes sculptures de mer et une pancarte de type Michelin, une flèche sur laquelle serait indiqué «  Carry-le-Rouet ».  





« Ce triptyque, je ne le voyais pas en plâtre blanc, il demandait la couleur.  Les oursins, devaient être colorés, il y  des passages dans ces peintures qui sont travaillés comme des peintures abstraites, mais le bleu de la mer est volontairement très pittoresque, très « carte postale ».   La tranche blanche convient bien, elle décale le réalisme sur lequel je m’appuie par ailleurs. On est dans le réalisme et en même temps on n’y est pas.  On regarde une scène prise sur le vif, mais le découpage en trois temps, en trois séquences, marque une dimension temporelle et  fait ressortir la mise en scène dans laquelle l’important est finalement, la mise en place aléatoire des oursins ». 

Enregistrement  du 3 octobre 2014. Georges Guye / Florence Laude.

La dame de Hambourg.  Femme assise lisant une brochure de musée, devant un petit bol de potage bouillonnant. G. Guye

Lampes en résine, travail de mise en valeur des formes et de la couleur
 


Au premier plan, le fauteuil royal, vert et or. A l'arrière plan, une sculpture grandeur nature, Les garçons sur la rive

Le fauteuil royal en feuilles de vigne, vu de face

Maquette d'une suspension réalisée pour une commande, en forme de nids composé de brindilles (résine)