mercredi 22 juin 2016

Georges Guye, autoportrait sculpté



C'était en février dernier, j’avais découvert  l’autoportrait sculpté de Georges Guye alors en cours de réalisation, une maquette au un quart et, ce qui deviendrait son autoportrait grandeur nature, mais qui, ce jour-là,  m’était apparu comme un « gisant » sur une table d’opération ...
Je viens de retourner dans l’atelier proche de la Vieille Charité à Marseille, la sculpture est sur pieds, pratiquement terminée.





Cette sculpture de Georges Guye le représente debout,  le corps dénudé, toutefois le maillot de bain qu’il porte le distingue volontairement du  modèle vivant  posant nu pour l’artiste. Sculpter son autoportrait c’est se prendre comme modèle sans être un modèle, c’est se mettre à nu sans abolir radicalement toute distance, toute limite par rapport à soi, voilà ce qui me vient à l’esprit dans un premier temps.  Plutôt que de livrer une nudité  intégrale,  Georges Guye a joué avec ce minimum que la norme sociale exige de l’honnête homme, par respect des convenances. On reste dans la retenue d’une posture qui ne manifeste ni volonté de défiance, ni intention de supériorité, le spectateur étant sur le même plan que l’œuvre à l’échelle 1, fixée sur un socle de faible hauteur à même le sol.  Ainsi c’est sur un pied d’égalité avec le spectateur que le sujet se donne à voir.

C’est peut-être la manière dont Georges Guye veut se placer en tant qu’artiste par rapport à son spectateur, l’inviter à considérer l’art comme partie intégrante de la vie, aussi indispensable que les nourritures terrestres ?  Figurer de cette manière le sculpteur, dans un rapport d’intimité, doublé de proximité, me semble inattendu et original, assez proche dans la démarche, de ce que le grand humaniste Michel de Montaigne pouvait avoir comme projet en écrivant les Essais ( 1592).





Dans les  Essais, Montaigne écrit «  On me dira que ce dessein de se servir de soi pour sujet à écrire serait excusable à des hommes rares et fameux qui, par leur réputation, auraient donné quelque désir de leur connaissance. Cela est certain ; je l’avoue, et sais bien que pour voir un homme commun, à peine un artisan lève les yeux de sa besogne [...] Je ne dresse pas ici une statue à planter au carrefour d’une ville [...] Les autres ont pris cœur de parler d’eux pour y avoir trouvé le sujet digne et riche ; moi, au rebours, pour l’avoir trouvé si stérile qu’il ne peut m’échoir soupçon d’ostentation ». (Essais II, 18- 1580 – 1592)  Ici, la normalité de l’apparence tend à déplacer le regard du spectateur de la curiosité vers une attention plus soutenue, plus délicate. On est déjà  dans le « je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature » proclamé par Rousseau au début des  Confessions, (Livre premier, 1712 - 1728).  A défaut de connaître des tentatives d’autoportraits sculptés grandeur nature semblables à celle de Georges Guye, je m’appuie sur le pacte autobiographique défini par Philippe Lejeune, comme l’engagement que prend l’auteur à faire un récit rétrospectif de sa vie, avec sincérité, malgré les difficultés qu’il peut y avoir à se mettre à nu, à dévoiler ses failles, à s’exposer au jugement (bienveillant) du lecteur (ici, du spectateur).





Le caleçon de bain qui pare  la sculpture et  l’appui au sol évoquent l’environnement d’une plage de sable où les pieds déchaussés s’enfoncent légèrement, une vaguelette venant   lécher le bout des orteils.  L'homme est immobile, les deux pieds posés à plat, légèrement écartés dans la position de repos que l'on adopte au naturel comme état d'équilibre stable.  Les bras sont croisés sur la poitrine et le bout des doigts est à peine glissé sous les aisselles à la recherche d'une improbable source de chaleur.   L'homme, face à la mer, semble la contempler, on devine l’envie teintée d’appréhension. C’est encore un peut-être,  un temps suspendu où l’on se retire en soi anticipant le froid qui nous saisira en plongeant dans l’eau. Les yeux fixent un horizon lointain et ne rencontrent pas tout à fait ceux du spectateur. Ce lointain, cette ouverture envisagés par le sculpteur ouvrent la porte sur des spéculations de tous ordres, poétiques, psychologiques, philosophiques ... Je me garde pour cette raison d’imaginer un discours qui refermerait cette parenthèse voulue par le sculpteur.


Sur le bandeau de plâtre blanc qui figure un slip de bain sont accrochés des éléments en relief et colorés que l'on identifie très vite. Des bonbons Haribo ! Clin d'œil  à l'enfance, à la gourmandise et aux anniversaires ... et par association d’idée au temps qui passe ?  C’est aussi l’esprit malicieux de Georges Guye qui fait surface, si l’on peut dire, littéralement, se jouant de l’objet surréaliste façon Meret Oppenheim ( je pense à la tasse, soucoupe et cuillère recouvertes de fourrure, 1936) et du ready-made façon Marcel Duchamp, pour, dans le cas présent, devenir  du  home-made  car  les reliefs ont été créés un à un, en résine, à partir de moulages des bonbons. Il faut  dès lors les considérer   comme une autoréférence  à toute l’œuvre sculptée en résine de Georges Guye,  entre autres  Le Haricot Géant si audacieux qui rappelle le quartier de bœuf de Rembrandt ou de Chaïm Soutine, ou des luminaires translucides aux formes insolites,  choux, feuilles de blettes, betteraves, branchages ... et tout récemment les tabourets chamallows  ( voir les photos en fin d’article).































Cet autoportrait  sculpté en pied et grandeur  nature est selon Georges Guye, un projet à peu près unique dans l'histoire de la sculpture.  Si Gilles Barbier, autre artiste marseillais, utilise aussi son propre corps dans ses sculptures, la manière en est bien différente, il crée de multiples représentations de lui-même (des clones), procédant par moulage de son propre corps (ce qui n’est pas le cas pour Georges Guye). Les transformations et des déformations qu’il pratique, notamment en modifiant sa taille,  évoquent les personnages d’une parade de  freaks comme on a pu le voir  dans les situations burlesques qu’il avait mis en scène dans l’expo « Echo système », à la Friche de la Belle de Mai en 2015.



La  sculpture  de Georges Guye est narrative, elle raconte de manière  anecdotique comment Georges Guye se met à l’eau, elle est aussi une mise en scène de la sculpture par le sculpteur lui-même. Est-ce une profession de foi ? Un testament artistique ? Du point de vue technique, Georges Guye a réalisé une silhouette en grillage recouverte de bandes plâtrées. L’autoportrait est laissé dans la blancheur de la matière première, blancheur de marbre, mais texture tendre et moins précieuse qui conserve quelque chose de l’objet éphémère et de fragile, comme la vie, évoquant le « memento mori ».  L'homme debout que l'on a devant soi n'est pas un "Homme qui marche", il semble bien éloigné d'une référence à la sculpture de Giacometti et ne s'y réfère que par antithèse. L'homme de Georges Guye, son lui-même,  n'est pas représenté en marche vers l'avenir, il ne s'arrache pas à la glaise, il n'exprime aucun antagonisme immédiatement perceptible...  Giacometti ne montre pas l’homme, mais une dimension tragique de l'Homme. La sculpture de Georges Guye  le donne à voir  avec une modestie et une dérision  toutes voltairiennes, on perçoit davantage l'atome que la transcendance humaine sans que la réflexion sur la condition humaine ne soit pour autant écartée.  La silhouette témoigne les années vécues dans la maturité du corps alors que le plâtre blanc offre à l’œil la douceur de sa texture et une qualité de lumières et d’ombres délicatement  sensuelles. Sculpter son propre corps, c’est se créer soi-même en se soumettant toutefois à la contrainte du modèle,  s’enfanter et  s’épouser tout à la fois, exprimer la délicate cohabitation ou le détachement que l’on entretient avec son corps, surtout au fil des années qui passent.  Il faut une grande abnégation pour  entreprendre  de se sculpter car il faut littéralement se regarder sous toutes les coutures, s’extraire de soi.  Notre perception intérieure (la plus familière) nous apparaît souvent comme très subjective quand nous la confrontons à l’épreuve du miroir.  « J'ai horreur de me voir à l'improviste dans une glace car, faute de m'y être préparé, je me trouve à chaque fois d'une laideur humiliante », écrit Michel Leiris dans les premières pages de L’âge d’Homme (1939).  Je suis bien certaine que Georges Guye n’échappe pas à cette difficulté de changer de point de vue pour adopter celui de l’autre, de devenir en quelque sorte plus étranger à lui-même par la volonté de se représenter.  


Aix, le 22 juin 2016
Florence Laude






Pour ceux qui auraient déjà eu l'occasion de lire mon blog, ils savent que j'apprécie  les sculptures de Georges et que j'ai écrit quelquefois à leur sujet.   
Georges Guye vit et travaille à Marseille. Son atelier se situe dans le quartier du Panier, non loin de la Vieille Charité.
Pour référence, un lien vers un ouvrage écrit par Alain Paire à son sujet:

Je complète cet article sur son autoportrait par quelques photos d’autres sculptures évoquées ici :



Photo prise au SM'Art ( Aix) - du 3 au 6 juin 2011- sur le stand de la Galerie Alain Paire

Le haricot géant

les luminaires

Fauteuil feuilles de figuier

Suspension luminaire -  branchages
Chamallows


On peut lire d’autres articles en cliquant sur les liens ci-dessous :

 7 mai 2011, visite d'atelier:
et les photos:
à Propos du SM'Art, 3-6 juin 2011:
Vip art Galerie ( Marseille) 2012:
Visite d'atelier, octobre 2014:
Le suaire de Sainte-Victoire:
et aussi :
http://imagesentete.blogspot.fr/2014/09/la-sainte-victoire-selon-georges-guye.html
19 ans d'exposition dans la Galerie Alain Paire :
http://imagesentete.blogspot.fr/2013/11/vernissage-de-lexposition-19-ans-de.html
Galerie Patrick Bartoli Marseille:
 http://imagesentete.blogspot.fr/2013/05/cetait-ce-soir-le-13-mai-vernissage-la.html