jeudi 25 novembre 2010

dans la friche du palais de Tokyo, Rachel Monique par Sophie Calle

Exposition Rachel, Monique, de Sophie Calle dans la carcasse dépouillée du Palais de Tokyo.
J'avais pris rendez-vous le lendemain de ma visite chez Basquiat, la porte en face , avenue du Président Wilson, bâtiment jumeau en apparence. La porte poussée, rien n'est plus semblable, plus de décor, la friche exhibe piliers de béton, câbles, poussières, gravas, grillages. Une sensation de calme, un peu vide. Comme une anticipation de la mort, abandon de la carcasse, pour donner raison à l'épitaphe voulue par la mère de l'artiste sur sa tombe "je m'ennuie déjà".

Par ailleurs, comment ne pas faire le lien avec les toiles de Jean-Michel Basquiat : les corps à nu, les entrailles, l'être intérieur ? Ici dans le dépouillement plutôt que l'abondance.
Pas de peinture. Des photos, des films, des objets, de la dalle de pierre. Si la couleur n'est pas absente, la prégnance du gris l'estompe.

j'avais lu : " Ma mère aimait qu'on parle d'elle. Sa vie n'apparaît pas dans mon travail . ça l'agaçait. Quand j'ai posé ma caméra au pied du lit dans lequel elle agonisait (...) elle s'est exclamée :"enfin!" " (Sophie Calle)
Un article intéressant qui rend compte de l'exposition et qui situe la relation de Sophie Calle à sa mère , sur le site Actua litté . http://www.actualitte.com/dossiers/1214-exposition-sophie-calle-mere-experience.htm
cliquez sur le lien Il y a deux ans, la mère de Sophie Calle, Rachel, Monique , est morte d'un cancer.
Un autel fleuri de lys blancs. D'autres fleurs dans un vase - des soucis - entre des piliers un peu plus loin, en regard de plaques et de feuilles de papier sur lesquels on lit, répété, le mot
soucis - le dernier prononcé par la mère de l'artiste.

sur un mur des photos et des textes récoltés pendant un séjour à Lourdes où une voyante les avait envoyées, elle et sa mère.
Je n'ai pas l'intention d'écrire le parcours de la visite, de faire le guide pour ceux qui viendront me lire, je laisse les photos jouer ce rôle, ainsi que l'article cité plus haut .
Ce qui m'intéresse, l'expérience d'une autre, sa manière de vivre l'agonie puis le deuil de sa mère. Je suis en présence de l'intimité d'une fille et de sa mère dans cette séparation ultime, préparée, vécue, puis installée en vue de cette exposition. Paradoxe de l'oeuvre de Sophie Calle, faire du plus intime de sa vie une oeuvre exposée.
Pourquoi suis-je ici ? Pour le nom de Sophie Calle, pour voir son travail ailleurs que dans les livres et sur des photos . Ce n'est pas tout. Je connais le thème de cette installation, il me renvoie à mon vécu, à des thèmes personnels. Que suis-je donc venue partager ?
autoportrait de sophie Calle

projection du film de son voyage vers les terres du Groenland
Cette visite, je m'en doutais est un possible retour sur mes propres deuils. On est encore en novembre, mois où l'on fait pèlerinage sur les tombes.
En venant sur Paris j'ai pensé à Y. que j'ai accompagnée comme je l'ai pu sur le chemin de la fin de sa vie, l'an passé. Expérience dont je m'étais crue pour jamais dispensée avec la mort prématurée de mes parents. Ses cendres reposent-elles à présent dans le caveau familial du Père Lachaise, la famille a-t-elle fait le nécessaire durant l'année ? Je n'osais appeler.
M.P.D.
une femme extraordinaire qui m'a redonné vie d'une certaine manière, une figure assurément positive, un peu maternelle, pour ce qu'elle m'a permis de me construire une mère intérieure aussi nécessaire que les fondations de l'édifice ici mises à nues.
Josée, amie d'enfance disparue cet été, impossible d'écrire sur ce présent.
Et la grande absente, ma mère, depuis douze ans, presque treize.
Pelle-mêle de photos qui plaisaient à sa mère. En bas au centre figure la photo où on la voit assise sur la dalle de sa tombe portant l'inscription "Mother" qui est utilisée pour l'affiche de l'exposition. On y voit une femme d'une quarantaine d'années, extrêmement séduisante, assurément provocante. Ce cadre me plaît beaucoup, il est la vie même ! La mère de S. Calle devait avoir à peu près l'âge de la mienne. J'éprouve une émotion nouvelle, plus apaisée, plus attendrie pour ma propre mère dont le caractère s'accordait parfois si peu avec le mien. Je sais à présent, je l'avais bien deviné, que cette installation serait une manière de tenter de revenir sur les trois derniers mois de sa vie dans une unité de réanimation. Revenir sur ces moments de l'ultime présence à la vie et de ses questionnements. Qu'est-ce qui a conduit Sophie Calle à placer là sa caméra ? Peut-être voulait-elle saisir le moment où la vie quitte le corps? Peut-être profiter de la vie jusqu'au dernier souffle ? Peut-on y répondre au moyen d'une caméra - témoin infaillible - placée pour saisir les derniers instants, pour ne rien perdre ? Si elle ne pouvait être présente, la caméra pouvait-elle se substituer à sa présence ?
Je suis satisfaite que dans le murmure des voix qui entouraient le lit funéraire de
Rachel Monique, le questionnement des personnes présentes ait persisté, malgré la caméra posée là pour tout enregistrer et tout objectiver, et que la vie s'en soit allée comme une incertitude ... que je crois féconde.
Peu après la mort de sa mère, elle a acheté cette girafe et l'a placée dans son atelier : elle la regarde de haut le regard un peu triste... Voyage vers le pôle nord où sa mère avait toujours rêvé d'aller
Une photo, le collier Chanel et le diamant de sa mère
qu'elle est allée enterrer
au Groenland
la liste des objets qui ont été placés dans le cercueil, elle figurait non loin d'une photo en noir et blanc grandeur nature du cercueil ouvert contenant la dépouille de Rachel Monique et ces objets familiers.
Il faudrait écrire un mot pour la fin , il ne vient pas laissant le texte inachevé

5 commentaires:

pierre vallauri a dit…

Il faudrait pouvoir ne rien écrire pour tout commentaire.
Le silence, quoi.

Moogli a dit…

Mouaiiiiiiiiiiiiis...
Intéressant ce "enfin", comme un soulagement, une impression d'exister dans le regard artiste de sa fille. Peut-être un peu tard, non?

flo a dit…

Tu as raison, Pierre, peut-être une telle démarche doit-elle conduire au seul recueillement. Toutefois le statut de l'exposition remet cela en question...et pose question

flo a dit…

Tu as raison, Pierre, peut-être une telle démarche doit-elle conduire au seul recueillement. Toutefois le statut de l'exposition remet cela en question...et pose question

flo a dit…

Moogli, tu as pointé le "enfin" qui en dit long...
J'ai cru comprendre que la relation entre la mère et la fille était assez complexe. Si la mère n'était pas pas présente dans l'oeuvre de sa fille , elle était peut-être présente dans sa vie d'une manière suffisante ( un euphémisme ?) pour n'y arriver qu'au moment où elle en sortait (d'une certaine manière seulement, pour autant que les disparus sortent de nos vies...)?
Je ne juge pas ce "enfin" pour ce qu'il sonne effectivement comme un grief que la fille n'a pas tu. Il y a une sorte d'objectivation de tout, de monstration qui m'étonne encore. Je n'ai pas photographié la photo du cercueil ou encore le film de l'agonie projeté dans une immense caisse en bois. Car je n'oublie pas que s'il y a exhibition il y a aussi voyeurisme.
C'est très "spécial", comme je l'ai entendu dire...