mercredi 15 mars 2017

Richard Baquié - "Déplacements" - Hôtel des Arts, Toulon


L'hôtel des Arts de Toulon a la bonne idée de proposer une exposition des oeuvres de Richard Baquié, du 4 mars au 7 mai 2017. 
Alors que  Richard Baquié était un sculpteur marseillais internationalement connu, j'ai assez rarement vu ses oeuvres exposées (toujours en petit nombre). En revanche, elles apparaissent dans les livres de référence sur la sculpture des années 1980 à 1990 ( il est mort à 43 ans, en 1996).  Je me suis donc précipitée à l'expo et j'y retournerai... (c'est gratuit). 
Ses sculptures composées d'objets détournés, découpés, assemblés par soudure, collages et souvent associées à des mots, des titres qui ont valeur d'aphorismes plutôt poétiques, semblent raconter des histoires, témoigner de quelques souvenirs intimes. Ils font écho, pour moi au  travail de Robert Rauschenberg et de Jean-Michel Basquiat
Le titre de l'exposition "Déplacements", annonce une sélection d'oeuvres ayant à voir avec des moyens de transport ou le voyage ... toutefois, au delà du choix des commissaires de l'exposition de Toulon, c'est, je crois, de façon générale,  un des thèmes  chers à Richard Baquié. Son oeuvre emblématique, la Plymouth coupée en quatre (qui n'est pas à Toulon) , exposée en 1985 sous le titre "Amore Mio", écartelée comme un coeur explosé-exposé aux quatre points cardinaux, nord-sud-est-ouest en atteste. 
 Cette pièce composée d'éléments récupérés sur des trains, comporte en sus, derrière la vitre baissée, un tube à l'intérieur duquel, en lettres de lumière rouge défile la phrase : "Autrefois il prenait souvent le train pour travestir son inquiétude en lassitude". Outre l' intérêt narratif de la sentence qui peut s'entendre comme un constat, mais encore évoquer les plaisirs de la lecture de gare, ou de voyage, le stress du départ, et la somnolence qui accompagne souvent les déplacements en train, la dimension temporelle du voyage et le déplacement d'un point A à un point B sont habilement suggérés par le défilement des mots.  On les regarde s'écouler comme un paysage qui défile. L'oeuvre statique s'anime, le stectateur  voyage, se déplace.
 Nombreuses sont les sculptures qui comportent une portière avec fenêtre et vitre qui fait cadre, ou écran ... et capture aussi le reflet du spectateur...
 "Que reste-t-il de ce qu'on a pensé et non dit ?". 
Ici, l'hélice qui se met en marche de temps à autre, fait s'agiter le papier blanc derrière la vitre de la portière, comme un mouchoir qu'on agite au moment du départ ...  Le mouvement signale ou suggère aussi le déplacement de la voiture, elle semble prendre de la vitesse. 
Au moment où je rédige  me reviennent les paroles de la chanson de Christophe : "Il faudrait que je lui parle /A tout prix / Je lui dirai les mots bleus / Les mots qu'on dit avec les yeux / Parler me semble ridicule / Je m'élance et puis je recule /Devant une phrase inutile ..." - Les mots bleus (Christophe - 1974)
Que reste-t-il de ce qu'on a pensé et non dit ?  ...

 On peut aussi voyager sans quitter le port. A la terrasse d'un café, on regarde le monde s'agiter, on envoie des cartes postales qui voyageront pour nous. Un port est en soi ouvert sur l'ailleurs, un point de départ, un quai pour les arrivées. 
"Marseille", est encore un poème écrit par Jules Supervielle, publié  dans le recueil "Débarcadère" (1922)

Marseille sortie de la mer, avec ses poissons de roche, ses coquillages et l'iode,
Et ses mâts en pleine ville qui disputent les passants,
Ses tramways avec leurs pattes de crustacés sont luisants d'eau marine,
Le beau rendez-vous de vivants qui lèvent le bras comme pour se partager le ciel,
Et les cafés enfantent sur le trottoir hommes et femmes de maintenant avec leurs yeux de phosphore,
Leurs verres, leurs tasses, leurs seaux à glace et leurs alcools,
Et cela fait un bruit de pieds et de chaises frétillantes.
Ici le soleil pense tout haut, c'est une grande lumière qui se mêle à la conversation,
Et réjouit la gorge des femmes comme celle des torrents dans la montagne,
Il prend les nouveaux venus à partie, les bouscule un peu dans la rue,
Et les pousse sans un mot du côté des jolies filles.
Et la lune est un singe échappé au baluchon d'un marin
Qui vous regarde à travers les barreaux légers de la nuit.
Marseille, écoute-moi, je t'en prie, sois attentive,
Je voudrais te prendre dans un coin, te parler avec douceur,
Reste donc un peu tranquille que nous nous regardions un peu
Ô toi toujours en partance
Et qui ne peux t'en aller
A cause de toute ces ancres qui te mordillent sous la mer.

Supervielle - Débarcadères (1922)


L'oeuvre de Richard Baquié est dynamique, complexe (totale?): objets, mots,  musiques et sons ... ludique, énergique. On y voit affleurer, le goût de l'enfance pour les jouets, pour les voitures, pour les histoires. Je lui trouve une vitalité partagée avec  l'oeuvre de Jean-Michel Basquiat.   Richard Baquié a réalisé la plus grande partie de ses sculptures en dix ans, de 1980 à 1990; il semblerait qu'ensuite, il ait voyagé, séjourné plusieurs années au Japon et que le rythme de production de ses oeuvres ait été assez irrégulier, jusqu'à sa disparition.
Dans un film on voit Baquié découper à la disqueuse le capot d'une BMW et on l'entend dire qu'il est essentiel pour lui de tout faire,  le  découpage, l'assemblage, la soudure. Même s'il marque son intérêt pour  Marcel Duchamp (une référence très présente dans l'expo !), il prend des distances avec le ready made.  On sent la  jubilation de créer manuellement,  autant que de suivre une pensée, des phrases, de conceptualiser. L'art est, dans le cas de Baquié, un déplacement d'objets usuels, utiles, familiers, vers le non-objet (peut-on parler d'objet pour une sculpture?) ... Que reste-t-il de l'objet quand on le déplace dans une sculpture ?

Richard Baquié est né à Marseille en 1952. Il a étudié aux Beaux-Arts de Luminy.  Si on veut en savoir davantage sur sa vie et son parcours, on lira avec intérêt ces deux articles:

Celui d'Hervé Gauville, publié dans Libération le 20 janvier 1996, à la mort de Richard Baquié : http://next.liberation.fr/culture/1996/01/20/richard-baquie-recycle-dans-l-eternel-ce-sculpteur-d-epaves-ferrailleur-de-haute-precision-est-mort-_159674

Cet autre article publié dans les Inrocks en 1998, à l'occasion d'une rétrospective de son oeuvre, à Marseille: http://www.lesinrocks.com/1998/07/01/musique/concerts/richard-baquie-au-sud-de-nulle-part-11230910/
 On lira aussi le livre écrit par Alain Paire dans Peinture et sculpture à Marseille au XXème siècle, publié aux éditions Jeanne Laffitte.

1 commentaire:

Pierre Vallauri a dit…

J'y vais de mon petit commentaire qui se répéte d'un de tes blogs à l'aute. Merci.
Merci de nous signaler cette exposition des oeuvres de Richard Baquié qui fut pour moi un "phare" dans le monde artistique marseillais et au delà.
Je partage le rapprochement avec l'oeuvre de Rauschenberg, aussi avec un certain courant de la sculture anglaise de l'époque et (dans l')au delà avec Mercel Duchamp. Mais son travail est empreint d'une "nostalgie" qui lui était propre. Ce qui en fait son originalité et sa pérénité face à l'oubli.
Les renvois à l'article des Inrocks et le passage que lui consacre Alain Paire dans "Peinture et sculpture à Marseille" sont à lire, de façon incontornable en complément de ce blog, pour nous rafraichir la mémoire .
J'y ajouterai le catalogue "1952-1996 Rétrospective" édité conjoitement par les Musées de Marseille et le CAPC de Bordeaux, un somme dans laquelle on peut lire sous la plume de Henry-Claude Cousseau : "Ironique, tendre, parfois desenchantée ou mélancolique, mais plus souvent enjoue, ludique, facétieuse, l'oeuvre de Richard Baquié est singulièrement en alerte" Pour conclure, une des ses oeuvres monumentales s'appelle (j'insiste sur le présent) "le temps de rien".