vendredi 23 mars 2012

peste blanche, jean-marc pontier

Vient de paraître  le premier roman graphique de Jean Marc Pontier, Peste Blanche,  publié aux éditions Les Enfants Rouges,  que l’on attendait.
 L’auteur signe scénario  et  dessins, après plusieurs albums de nouvelles graphiques et de textes dans lesquels il a montré combien il est doué pour  la forme brève.   On rappellera  les deux albums de nouvelles graphiques Pièces Obliques  et NouvellesPenchées  publiés aux Enfants Rouges en 2009 et 2010, mais aussi des recueils de textes sous le titre Pédaler écrire, en plusieurs saisons, aux éditions Contrepied
Peste Blanche est une écriture au long cours qui déploie une aventure policière où la mémoire, un moment personnifiée en mouette (gabian en  marseillais), est contaminée  par une épidémie  silencieuse  et capricieuse, "la Peste Blanche", qui rend  peu à peu amnésique la population de Marseille.  L’idée de faire de la mémoire le double objet d’un rejet et  d’une quête est un des aspects très originaux et intéressants de ce roman.  Rejet de la mémoire douloureuse d’une part et  quête de la mémoire, d’autre part, pour comprendre.  Mémoire qui nous fait nous sentir lourds d’un passé  auquel nous ne pouvons pourtant  pas échapper sans danger…   Elle interpelle  chacun des personnages, du principal aux  plus secondaires…  Elle devient  question bien embarrassante, pour ne pas dire cocasse,  s’il faut  résoudre une enquête policière.   L’auteur travaille cette question dans tous les registres, du grave au comique en passant par l’humoristique, sans oublier  l’ironie (du sort ?).  C’est un roman dense, qui nourrit son lecteur  et l’inciterait plutôt à ralentir sa lecture pour apprécier les différentes interprétations que proposent les superpositions d’époques, les citations littéraires renvoyant à d’autres lectures, d’autres sens.  Pourtant, le roman  se lit d’une traite, car le suspense  pousse  à  lire de l’avant. 

Jean-Marc Pontier  fait un parallèle entre l’épidémie et la peste de 1720 qui ravagea la cité  phocéenne et une épidémie de perte de mémoire dont serait victime la Marseille contemporaine. C’est une belle idée  qui  ouvre le récit à toutes sortes de parallèles possibles entre les deux époques, notamment  au travers du masque et du théâtre,  de la maladie, de la dépendance, de la folie ou  de la superstition qui sont transposés du dix-huitième siècle  à nos jours.  Le masque et la folie sont propres à nous plonger dans le théâtre d’Antonin Artaud.  La superstition, qui n’est jamais bien loin sous le vernis de la raison et de la culture,  fait apparaître dans le roman, le personnage d’un marabout à deux visages.  Le thème du double  (et  on peut même aller jusqu’à parler du « trouble » sans que ce ne soit qu’un vain jeu d’homophonies) est  exploité dans ce roman graphique,  Le théâtre et son double d’Antonin Artaud, cité en début d’aventure,  annonçant la couleur ! 
La ligne narrative est ajustée à la thématique, jouant   sur les  flash-back  évoquant  une relation amoureuse  interrompue par la mort de l’amante , un corps disparu puis exhumé, une enquête enterrée et réactivée,  un coupable qui ne nie pas tout mais qui ne dit pas tout non plus… tout cela est très bon, tout cela donne du corps et de l’originalité  au scénario.   


Le personnage principal, un professeur d’université qui tombe amoureux d’une de ses étudiantes, annonce une intrigue plutôt  « classique », heureusement tourmentée par la personnalité atypique de Marie, l’étudiante qui emporte le récit  et le lecteur à travers les rues de Marseille où elle s’aventure, inscrivant sur les murs des quartiers,  des messages politico-poétiques.  Une artiste de rue qui me fait penser  à   l’artiste parisienne  Miss.tic .    La personnalité transgressive de  Marie, ses audaces, sa poésie, ses misères aussi, font d’elle un personnage mystérieux,  à la manière des poètes maudits du dix-neuvième, trop vite emportés par leurs excès .  Voilà donc un roman réussi,  captivant,  plein de trouvailles.  Il faut évoquer ici le choix – d’ailleurs justifié par l’identité du personnage principal, un professeur de littérature enseignant à l’université de Provence – de  citer largement des auteurs comme  Sophocle, Chrétien de Troyes, Giono, Artaud…Apollinaire, pour asseoir ses propres réflexions sur les liens entre  l’art et la vie, voire même, mettre la littérature à l’épreuve de la vie et vice-versa,  d’où le choix de Marie, d’écrire ses pensées sur les murs à la vue et à l’approbation de tous, mais de les consigner aussi dans un journal intime …  Un bémol qui n’engage que moi,  concernant l’écriture de la fin du roman - que je me garderai bien de révéler ! -   que j’aurais préférée ouverte, sans explication et sans justification du personnage.  Un roman qui offre beaucoup d’aphorismes à méditer, certains  lumineux, d’autres plus  surprenants : « Il faut du courage pour accomplir certaines actions lâches ».  On peut jouer sur les paradoxes, il n’en demeure pas moins que ce n’est pas parce qu’une chose est écrite qu’elle en devient cohérente, ou qu’elle rachète l’homme de ses actes.  On préfèrera cette phrase mise en exergue : « Si on me demandait de choisir mon ennemi je dirais le ridicule, parce que chacun sait qu’il ne tue pas.  On ne peut pas en dire autant du quotidien ».  Marie aurait-elle  pu écrire : "libérez le quotidien"?
 
Peste Blanche est  un beau livre, que l’on a plaisir à tenir en mains, de bonne épaisseur et de format légèrement plus grand que ceux des deux albums précédents qui met mieux en valeur les dessins.   L’odeur d’encre fraîche et de papier neuf  séduit le lecteur, sitôt qu’il saisit  l’ouvrage et le feuillette.  La couverture d’un bleu sombre  fait ressortir  le visage d’un homme et le profil d’une mouette au bec orange vif, on dirait que l'oiseau a posé ses deux pattes sur les épaules du monsieur et qu’il lui donne l’accolade :  double animalier du personnage, tel  l’Albatros de Baudelaire ?   Un plan de Marseille, dessiné comme un tatouage sur le visage et le corps du personnage, annonce une aventure  qui le marquera  de façon indélébile.   Ceux qui connaissent le graphisme  de Jean-Marc Pontier retrouveront avec un grand bonheur  la  ligne corpulente et arrondie de ses dessins en noir, blanc et gris, ses jeux d’ombres et de lumières, son  trait  qui « dit » l’essentiel, sait faire vibrer la sensualité des corps,  exprimer la violence ou le calme d’une situation, adaptant  le  geste graphique tantôt retenu, tantôt lâché,  pour rendre son dessin nerveux ou dépouillé.   Un roman auquel on souhaite un beau succès  et qu’il ne faut pas oublier d’acheter tantôt!
Toutes les informations et l'actualité de Jean-Marc Pontier sont à retrouver sur son blog ICI
Bonne lecture et n'hésitez pas à laisser vos commentaires après lecture pour  partager nos impressions!

3 commentaires:

Colombo a dit…

Ca a l'air pas mal.

litote a dit…

Vous voulez rire ! il est vraiment très bien!

Anonyme a dit…

Vu l'expo Surian, ce soir au musée Arteum de Château-neuf-le-Rouge. Très belle, très riche d'oeuvres diverses dans un long développement chronologique.

Mais ce n'est pas seulement de Surian que je veux parler ici: Marseille, chez Surian, est aussi un personnage à part entière, amie complexe que l'artiste accompagne dans son évolution et dans ses déplacements, de quartier en quartier, de rue en rue, comme JBC cherche Marie dans Peste Blanche.

J'ai même cru voir apparaître Marie dans certains tableaux!

Il est peut-être osé de croiser les (belles) oeuvres, mais quand cela vient à l'esprit, pourquoi ne pas le dire?

fl