samedi 7 mai 2011

georges guye



Visite de l'atelier de Georges Guye dans le quartier du Panier à Marseille.
Une grande façade vieillie à coins de pierres blanches et fenêtres cintrées bordées de briques rouges. Elle a vécu - porte une histoire du quartier dans sa proximité avec la Vieille Charité et de ce qui fut le FRAC. Un battant de la grande porte cochère entrebâillé donne accès à la cour intérieure -la rénovation en est presque achevée - au fond de laquelle l'artiste a installé son atelier dans les années 1990... Première visite.Je connais parmi les oeuvres de Joe Guye celles qui ont été exposées dans la galerie d'Alain Paire - rue de Marseillais- plus récemment, rue du Puits Neuf en 2007 et 2009 et au 200rd10 chez Raymond et Cathy Galle à Vauvenargues en 2009.

J'ai oublié mon appareil photo. C'est idiot . Après tout, ce sera un bon prétexte pour revenir ...

Je m'appuierai donc pour cette fois, sur les documents disponibles sur la toile.
Le texte de Jean-Louis Marcos, à l'occasion de l'exposition du mois de janvier 2009 chez Raymond Galle:


Mettre la jambe


Georges Guye est un sculpteur singulier et cette exposition, qui montre le large éventail de son travail, offre aussi l’opportunité de voir qu’il est un artiste qui
met la jambe. Que voit-on ici ? Des Créatures, un grand volume appelé ” Rolling Stone “, un ” Ruissellement vertical” , deux grandes ” Mers “ et une série de seize ” Corps à corps “. Une telle multiplicité de pratiques et de formes peut dérouter le regardeur. C’est peut-être que l’art n’est pas forcément sur une route. Certains artistes se permettent la liberté de suivre plusieurs voies à la fois. Des pistes, des chemins de traverse ou de halage, des sentiers, des drailles, des allées cavalières, des déviations, des layons, des contre-allées et des rampes sinueuses. Georges Guye est ce qu’en tauromachie on appelle un artiste largo, c’est-à-dire long (...)
(la suite en cliquant sur le lien ci-dessous)
http://7000articulations.fr/ecrit-dexpo-georges-guye


Un texte d'Alain Paire, Georges Guye croise Rachida Dati et les Suédoises au balcon
(à consulter en cliquant sur le titre ou ICI)

Et puis un album de photos de ses oeuvres bien généreux ( une cinquantaine de vues ) à regarder ICI


J'ai souvent entendu dire à propos de Georges Guye qu'il explore de nombreuses voies. Effectivement, il me semble que son oeuvre est curieuse à proportion du regard plein de curiosité qu'il pose sur ce qui l'entoure et sa capacité à travailler beaucoup, à disposer d'une belle énergie vitale .
Certaines sculptures peuvent être assimilées à des scènes prises sur le vif, comme un instantané sculptural qui aurait son équivalent en photographie. Je pense aux Comoriennes, la petite fille qui regarde en arrière mais que la main de sa mère entraîne en avant, aux femmes appuyées sur des poteaux, aux personnages masculins debout sur les galets à côté d'un autre les pieds dans l'eau, aux Suédoises au balcon, à Rachida Dati ... je pense encore à cette poissonnière du vieux port penchée sur son étal, une queue de thon coincée sous le bras, découpant à l'aide un long couteau une généreuse tranche rouge sang - la précision du titre de cette scène, "midi et demie sur le vieux port", écrite de la main de l'artiste à même le mur, sous la sculpture , souligne bien l'importance de l'événement en fonction de sa localisation spatio-temporelle, une pose, prise sur le vif. La découpe de cette tranche de thon, c'est comme une tranche de vie, une tranche de ces petits gestes, de ces personnages de second ordre qui font une histoire: celle de Marseille. Et j'entends alors ces vers de Supervielle qui paraissent encore très actuels.

Marseille sortie de la mer, avec ses poissons de roche, ses coquillages et l'iode,
Et ses mâts en pleine ville qui disputent les passants,
Ses tramways avec leurs pattes de crustacés sont luisants d'eau marine,

Le beau rendez-vous de vivants qui lèvent le bras comme pour se partager le ciel,
Et les cafés enfantent sur le trottoir hommes et femmes de maintenant avec leurs yeux de phosphore,

Leurs verres, leurs tasses, leurs seaux à glace et leurs alcool,

Et cela fait un bruit de pieds et de chaises frétillantes.
Ici le soleil pense tout haut, c'est une grande lumière qui se mêle à la conversation,

Et réjouit la gorge des femmes comme celle de torrents dans la montagne,
Il prend les nouveaux venus à partie, les bouscule un peu dans la rue,

Et les pousse sans un mot du côté des jolies filles.

Et la lune est un singe échappée au baluchon d'un matin
Qui vous regarde à travers les barreaux légers de la nuit.
Marseille, écoute-moi un peu, je t'en prie sois attentive,
Je voudrais te prendre dans un coin, te parler avec douceur,
Reste donc un peu tranquille que nous nous regardions un peu

Ô toi toujours en partance

Et qui ne peux t'en aller
A cause de toutes ces ancres qui te mordillent sous la mer.
Débarcadères, 1927


D'autres sculptures comme les figues, les haricots, les beignets d'anchois en jouant sur la reproduction de l'objet à une échelle décuplée, modifie le rapport que nous pouvons avoir avec lui et perturbe également sa perception. Ainsi, des figues qui, à l'unité ou assemblées comme par paquets, font un canapé sur lequel il est vraiment possible de s'asseoir ! Ainsi, une gousse de haricot entrouverte, en résine, pendue à son clou semble plus proche de la carcasse d'animal pendue au croc du boucher que du végétal. La transparence de la causse, sa couleur même font penser à ces vessies dont on faisait des outres ( à défaut de les prendre pour des lanternes, et je parierai que l'idée a dû effleurer Joe Guye, lui qui a tant d'imagination pour poétiser les objets fonctionnels !) , à ces chairs recouvertes de graisse d'un blanc tirant sur le crème, à ce clair obscur dont émerge la Carcasse de Rembrandt, du moins, c'est la vision qui m'est apparue dans les jeux de lumières de l'atelier.

Ce sont des mers
- immenses rectangles ou grands carrés - suspendues aux poutrelles du plafond, réalisées en résine, et peintes. L'étendue d'eau, présentée à la verticale ne défie pas seulement les lois de la pesanteur, elle modifie la perception de l'élément en le redressant. La situation des objets dans l'espace, est, on le comprend, une question qui intéresse le sculpteur, de même que la mise en volume, au même titre - et pourtant pas de la même manière - que la représentation, l'interprétation du réel. Il y a dans cette sorte de figuration, une abstraction concomitante, une prise de distance par rapport à l'objet. Georges Guye ne semble pas jouer avec la perspective ou avec la profondeur, mais dresser ces mers comme autant de surfaces en relief, ondulant de façon presque réaliste - on identifie des vagues dans les ondulations à l'horizontale - que nous prenons de front. Peut-être la mer est-elle verticale ici parce que c'est une mer à voir, dressée sur la cimaise pour un spectateur qui se campe devant elle comme il resterait debout devant un paysage, mais un paysage sans horizon, sans ligne de fuite. Alors, dans ce redressement et cette mise à plat frontale, elle peut perdre aussi l'apparence qui nous la ferait identifier comme telle et paraître autre que la mer... en tout cas, une mer qui aurait perdu de sa profondeur et ne serait plus le "gouffre" évoqué par Baudelaire :


La musique souvent me prend comme une mer!
Vers ma pâle étoile,

Sous un plafond de brume ou dans un vaste éther,
Je mets à la voile;

La poitrine en avant et les poumons gonflés
Comme de la toile
J'escalade le dos des flots amoncelés
Que la nuit me voile;

Je sens vibrer en moi toutes les passions
D'un vaisseau qui souffre;
Le bon vent, la tempête et ses convulsions

Sur l'immense gouffre
Me bercent. D'autres fois, calme plat, grand miroir
De mon désespoir!


Dans la visite de l'atelier, trois grandes oeuvres, très récentes, retiennent longuement mon attention . Il faut même dire que c'est par là que nous avons commencé ! Trois grandes pièces en plâtre blanc que Georges Guye est en train de terminer: des paysages de terre, de roche, de plaine. Trois hauts-reliefs de belle dimension (plus de 2m sur au moins 1m70, placés à 30 ou 40 cm du sol) , montés sur des châssis munis de roulettes qu'il peut déplacer à loisir dans l'atelier. Un des paysages figure un matière minérale - des rochers sans doute- du calcaire. Des bosses en relief assez régulières forment une masse orientée verticalement .
Une ligne d'horizon est perceptible, sur laquelle se détache une ligne de crête rompue par une brèche qui n'est pas sans évoquer la brèche aux Moines au sommet de Sainte-Victoire.
La montagne n'est pas identifiable dans sa dimension de "vague", parce que le champ découpé est resserré.
Joe Guye a eu l'idée de placer à quelque distance du grand rectangle ( pas plus d'un mètre ) , un bâton de randonneur (un vrai) fiché à même le sol de l'atelier tenu par deux mains de plâtre en lévitation - ses mains! - qui lui font donner le titre "d'autoportrait"
à l'oeuvre.
La présence du bâton, des mains et par là même de l'artiste en randonneur devant son sujet, impose au spectateur de trouver sa propre distance par rapport à la composition.
Il en est de même avec les deux autres grands reliefs, l'un figurant un labour au devant duquel vient se placer le bas de la jambe et la chaussure de l'artiste, comme s'il s'apprêtait à fouler la terre. J'ai vu dans le troisième, un champ de blé dont les épis formeraient de larges bandes striées de la verticale vers l'oblique. Devant cette troisième composition, le bâton de pèlerin et l'avant bras de Georges Guye sont placés de manière à suggérer un corps se déplaçant de gauche à droite dans le mouvement où l'appui vient se prendre en plantant le bâton un peu au devant de soi. La présence de l'être, aussi symbolique soit-elle, infléchit la perception plus abstraite que l'on pourrait avoir de ces grands formats.

La matière blanche du plâtre, mate, rend les ombres et la lumière d'une belle façon, changeantes et subtiles. Les contrastes sont parfois plus tranchés suggérant davantage de relief et parfois plus homogènes, selon l'éclairage. Ce sont de belles pièces à fixer au mur. La perception des reliefs est complexe, à la fois travaillés dans le modelé des formes identifiables en tant que roche, terre, ou paille, mais aussi dans les mouvements d'ensemble qui ordonnent les espaces et enfin, les doubles concavités et les rondeurs dans lesquelles s'inscrivent tous les autres détails. Il faut voir ces pièces, à la fois figuratives et audacieuses dans leur composition très travaillée. Cette idée originale de placer devant elles ces "morceaux" du corps de l'artiste comme autant de synecdoques (la partie valant pour le tout) rappelant la rhétorique du Blason souvent utilisé pour célébrer la femme aimée et ici l'artiste dans son rapport au monde réel et à son oeuvre. Comme s'il se plaçait à la fois dans l'oeuvre et à distance d'elle...

Ceux qui auront vu l'exposition à Vauvenargues, en 2009 de l'ensemble de la série des figures inspirées par le roman de Giono, les Cavaliers de l'orage, qui était installée dans la salle du haut des Lambert, chez Cathy et Raymond Galle, retrouveront dans ces grands paysages blancs, l'impression que donne la présence lumineuse du plâtre . Un dernier mot sera ici pour évoquer justement les figures de ces hommes qui s'affrontent, dont j'ai placé une photo au début de l'article. Georges Guye a travaillé en divers formats, en variant les découpages dans les plans sur les corps, la lutte de deux hommes, des frères paraissant presque jumeaux dont il me semblait même parfois qu'ils ressemblaient beaucoup à des autoportraits de l'artiste. Je suis très sensible à cette représentation du combat que Jean-Louis Marcos peut comparer à de la tauromachie. Effectivement, les mouvements peuvent paraître codifiés quand les postures sont ainsi saisies et figées. On pourrait parler ici d'une rhétorique du combat et de sa grâce monstrueuse. La force d'attraction qui semble attirer les deux hommes à se livrer un corps à corps violent , révèle l'ambiguïté de l'attraction-répulsion de l'amour-haine de ces deux êtres très semblables. Affronter l'autre comme on se livre parfois une lutte à soi-même. Le plâtre immaculé vient ici souligner la ressemblance des deux hommes, attester de la fusion des corps qui se mêlent et la blancheur, en contrepoint des coups portés, pacifie ou questionne le pourquoi du combat.


Je n'ai parlé ici que d'une toute petite part des oeuvres de Georges Guye, par ailleurs sollicité pour des réalisations de mobilier décoratif . Il pratique aussi le jeu de mot sculpté, les associations d'objets comme d'autres les associations d'idées avec beaucoup d'humour et d'intelligence ! L'inventivité et les trouvailles pour la réalisation de ces pièces d'un format souvent plus petit, me font jubiler!
J'aimerais, à d'autres occasions, revenir dans l'atelier de Georges Guye ... et reprendre ce que je laisse ici en suspend .

On pourra bientôt voir quelques pièces de Georges Guye au SM'ART d'Aix, le premier weekend de juin - salon d'art auquel j'aurai également la chance de participer. Je donnerai bientôt plus d'informations à ce sujet.

3 commentaires:

pierre vallauri a dit…

Merci pour cette longue analyse du travail de Jo Guyes.
J'ai vu ces grands reliefs blanc avant que bras, main et bâton ne viennent rappeler que lui même est un grand marcheur. Il me semblait se suffire à eux-mêmes, mais cette dé-marche, m'apprends un mot merveilleux : synecdoque" La pertie valant le tout... quel bonheur que d'y penser et de reparler de son travail.Au Sm'art!

flo a dit…

Merci Pierre, tu es un grand arpenteur d'art .... Tu regardes le travail des artistes, je le sais bien, et tu fais beaucoup pour le valoriser ( puis-je oser: le vallauriser ? au sens où tu donnes beaucoup de ton temps et de ton énergie pour le montrer dans le musée de Château-Neuf-le-Rouge et ailleurs).
Nous pourrons reparler de comment la présence ou l'absence du bâton, du pied ou des bras de l'artiste au devant des grands reliefs en modifient la perception. Du moins la perception de la représentation du paysage...Les deux alternatives sont intéressantes. Mais la différence introduite par "l'autoportrait " est quand même assez conséquente! On a souvent rendu l'humain absent de la création artistique picturale, sculpturale, littéraire au cours du XXème siècle, c'est peut-être très actuel de l'y replacer??

Cela introduit aussi une différent dans la manière dont le spectateur se place par rapport à l'ensemble! Forcément, il prend de la distance par rapport au relief...il n'est plus alors immergé mais avec le point de retrait , le paysage devient quelque part secondaire, plus lointain et plus modeste...

mais on poursuivra de vive voix .... par écrit je suis très bavarde!

flo a dit…

Faut-il écrire Jo ou Joe ? je me pose encore la question...