dimanche 22 novembre 2015

Blaise Cendrars, L'homme foudroyé, 1945

L'homme foudroyé (1945) est le premier opus d'un ensemble de  quatre récits autobiographiques relatant des événements s'étant déroulés pendant la Seconde Guerre Mondiale. On peut encore lire La main coupée - 1946, Bourlinguer - 1948, Le lotissement du ciel - 1949.

L'homme foudroyé est composé de six parties, j'ai envie  de citer deux textes, ici. L'un est extrait de la fin du premier chapitre "Dans le silence de la nuit", il s'agit d'une réflexion sur l'écriture et le pseudo "Cendrars", choisi par Frédéric Louis Sauser. L'autre vient de la deuxième partie du livre, intitulée "Le vieux port", je retiens une description de Marseille, témoignant des années pendant lesquelles Cendrars a séjourné à Aix et à Ensuès-la-Redonne, sous l'occupation.

Je vous recommande également de regarder ce film ( 1h48), enregistrement d'une soirée proposée au Mucem le 12 novembre dernier. Thierry Fabre s'entretenait avec Olivier Rolin et Jacques Gamblin lisait (très bien) de nombreux extraits de l'oeuvre de Blaise Cendras.

 Cliquez sur le lien pour rejoindre la page du Mucem où le film est proposé.
 http://www.mucem.org/fr/node/3932
A la minute 1h18, on voit un film de François Mouren-Provensal et Alain Paire sur la période, justement, où Cendras était en Provence.  Les images du documentaire sont de très belles archives ! Le film est à voir absolument !


portrait de Blaise Cendras par Modigliani

extrait 1:  "Dans le silence de la nuit"
à Edouard Peisson

"    L'écriture est un incendie qui embrase un grand remue-ménage d'idées et qui fait flamboyer des associations d'images avant de les réduire en braises crépitantes et en cendres retombantes. Mais si la flamme déclenche l'alerte, la spontanéité du feu reste mystérieuse. Car écrire c'est brûler vif, mais c'est aussi renaître de ses cendres.
      Ou ne crois-tu pas, tout simplement, que les marins comme les poètes sont beaucoup trop sensibles à la magie d'un clair de lune et à la destinée qui semble nous venir des étoiles, sur la mer, sur terre, ou entre les pages d'un livre quand nous baissons enfin les yeux et nous détournons du ciel, toi, le marin, moi, le poète, que tu écris et que j'écris, en proie à une idée fixe ou victimes d'une déformation professionnelle ?
               Avec ma main amie
                                  Blaise Cendras.
        Aix-en-Provence, le 21 août 1943 "

extrait 2: "Le vieux port"
2. " secrets de Marseille"

"     Marseille sentait l'oeillet poivré, ce matin-là.
      Marseille est une ville selon mon coeur. C'est aujourd'hui la seule des capitales antiques qui ne nous écrase pas avec les monuments de son passé.  Son destin prodigieux ne vous saute pas aux yeux, pas plus que ne vous éblouissent sa fortune et sa richesse ou que ne vous stupéfie par son aspect ultra-ultra (comme tant d'autres ports up to date) le modernisme du premier port de France, le plus spécialisé de la Méditerranée et l'un des plus importants du globe.  Ce n'est pas une ville d'architecture, de religion, de belles-lettres, d'académie ou de beaux-arts. Ce n'est point le produit de l'histoire, de l'anthropogéographie, de l'économie politique, ou de la politique royale ou républicaine.  Aujourd'hui elle paraît embourgeoisée et populacière.  Elle a l'air bon enfant et rigolarde.  Elle est sale et mal foutue.  Mais c'est néanmoins une des villes les plus mystérieuses du monde et des plus difficiles à déchiffrer.
     Je  crois tout simplement que Marseille a eu de la chance, d'où son exubérance, sa magnifique vitalité, son désordre, sa désinvolture.  Oui, Marseille est selon mon coeur, et j'aime que sise dans une des plus belles assiettes du rivage de la Méditerranée, elle ait l'air de tourner le dos à la mer, de la bouder, de l'avoir bannie hors de la cité ( la Canebière ne mène pas à la mer mais s'en éloigne!) alors que la mer est sa seule raison d'être, de travailler, de s'activer, de spéculer, de construire, de s'étendre, et que tout le monde en vit directement, du plus gros richard de la ville au plus famélique des pilleurs d'épaves.
     C'est qu'à Marseille tout a l'air d'avoir été relégué, la mer, derrière des collines désertiques, le port, au diable Vauvert, si bien que l'on peut aimer jusqu'à ses laideurs: le moutonnement interminable de ses tristes maisons de rapport, ses rues bancales, ses ruelles enchevêtrées, les quelques édifices insignifiants construits sous le IIe Empire ou la IIIe République disséminés de par la ville, les usines neuves et les raffineries et les vieux moulins à huile  semés un peu partout, les palais à l'italienne des nouveaux riches ou leurs villas syriaques prétentieuses, l'outrageant style de Notre-Dame de la Garde et de la Cathédrale, la fausse façade et l'escalier faunesque de la gare Saint-Charles, ou le ridicule du gazomètre de la Viste, ou l'attendrissante silhouette du pont transbordeur pour lequel les Marseillais, qui adorent les diminutifs familiers, n'ont jamais trouvé un petit nom tendre tel que La Toinette, ou La Guêpe, ou La Veuve Joyeuse. C'est que cet immense portique, comme tout le reste, semble perdu en ville et que , réellement, tout cela n'a aucune espèce d'importance. D'ailleurs, personne n'y fait attention. "


Pour en savoir plus sur Blaise Cendras:
http://www.poesie.net/cendrs2.htm
https://fr.wikipedia.org/wiki/Blaise_Cendrars

le site du Mucem
 http://www.mucem.org/fr/node/3932

A propos de Marseille, j'avais recopié un poème de Supervielle, "Débarcadère", écrit en 1922. On pourra le lire dans le fil d'un article à propos des sculptures de Georges Guye en cliquant sur ce lien:
http://imagesentete.blogspot.fr/2011/05/georges-guye.html

Je pense aussi à Marsiho d'André Suarès ( 1931), on trouve des extraits dit par Philippe Caubère sur le site de Mativi:
 http://www.mativi-marseille.fr/les-films/marsiho-par-caubere.html,9,19,0,0,2308,119





2 commentaires:

pierre vallauri a dit…

merci pour tous ces liens vers lesquels tu nous renvois, faisant de ton blog de véritables articles encyclopédiques à l'image (en tête) de notre ami Alain P.
Marseille est ma ville natale et je suis sensible à ce que les poètes ont écrit , à ce qu'a pu écrire aussi Albert Londres, à ce que tu as pu écrire aussi lors de ta visite de l'atelier de Georges Guye qui remonte déjà à 2011 que je viens de relire avec plaisir et attention.

flo laude a dit…

Merci Pierre, il me revient en mémoire une anthologie de nouvelles policières rassemblées par Cédric Fabre, journaliste, auteur et chroniqueur de musique pop et rock. Ce livre a été publié en 2014 chez Asphalte, "MARSEILLE NOIR", chacune des nouvelles se passe à Marseille et au bout du compte tu réalises que c'est surtout la ville qui en est le personnage principal. Si tu veux continuer l'hommage à La Ville ... c'est à lire