mardi 21 août 2012

Alain Puech, autoportraits


Toujours dans la perspective de l’exposition « Traits … intimes » au musée Arteum de Châteauneuf-le-Rouge, j’ai rencontré Alain Puech, chez lui, à Gardanne.  Dans son atelier où il réalise actuellement des œuvres sur papier grand format, puis dans son bureau dédié à des travaux de plus petits formats, et surtout à la réalisation quotidienne d’un autoportrait, nous avons parlé « travail ».  J’ai choisi, cette fois, de retranscrire une partie de l’entretien,  au fil du micro, concentrant la restitution de la conversation sur ses œuvres les plus récentes, les  autoportraits.  

Nous sommes ici dans ton atelier  où tu réalises les autoportraits en grand format ?

Oui, je te montre rapidement. J’ai repris il y a peu un travail de dessins sur grands formats que j’avais déjà expérimenté il y a quelques années à la demande de mon galeriste jbp Art-Gallery.  Alors depuis qu’il m’a livré la grande cuve et la plaque pour l’encrage, en juillet, je m’y suis remis.  Ce sont des formats spéciaux, 114 x 150 cm pour de très grands autoportraits.  Il a fallu des essais pour retrouver le bon mouillage du papier (3 ou 4 heures), le bon encrage ( encre offset). 

Quelles sont les contraintes auxquelles tu dois t’adapter ?  

Pour les portraits quotidiens, je travaille sur de petits formats en comparaison de ces grands dessins sur papier. Du coup, alors que j’ai l’habitude de survoler ma petite feuille, ici ce n’est pas le cas,  du coup en me déplaçant d’un côté et de l’autre de la plaque encrée pour dessiner,  je fais des erreurs de perspective.  Si je travaillais à la verticale cela  ne se verrait pas, mais je travaille à plat, j’y suis obligé  car le papier est mouillé.  Je me sers d’un dessin format 31 X 41 que je reproduis directement.  Je commence par les yeux, le centre du visage. Cette technique nécessite un travail sur papier mouillé. Ce sont donc des dessins faits d’un jet… c’est fatiguant,  je ne peux pas en faire plusieurs à la suite …mais une partie de ces travaux seront dans la galerie  de Jean-Pierre Botella,  à Saint-Tropez, fin septembre.
Tu disais que ce n’est pas la première fois que tu travailles sur les portraits et les autoportraits, quelle place ces sujets occupent-ils dans ton œuvre ?  

Ces deux thèmes occupent une place centrale, récurrente.  J’en parle dans un entretien pour l’Artothèque Antonin Artaud, pour le catalogue réalisé à l’occasion d’une rétrospective de mon travail de 1985 à 2004.  L’exposition a eu lieu en novembre 2004.  Je disais : « quand on fait de la pub ou de l’illustration en agence, on est anonyme, on n’existe pas.  Je me souviens très bien m’être dit « Maintenant, c’est moi le sujet, c’est moi qui vais décider de ce que je fais, de ce que je dis, de ce que je pense ».  Donc autoportrait me semblait vouloir dire …  « Voilà, je mets ma tête, maintenant ; voilà, c’est moi ». »  Voilà pour l’autoportrait, mais j’ai réalisé aussi beaucoup de portraits, lors de résidences, par exemple, la série « Gens d’ici »,  à l’hôpital Montperrin d’Aix-en-Provence, au « 3 bis F », en 1995.  Les personnes qui étaient là, personnel soignant, patients, visiteurs, je leur ai proposé de poser pour moi, en échange, je leur donnais  leur portrait. Mais j’ai participé aussi à des résidences à Roubaix , à Miramas, aux Aygalades, à l’Artothèque et à Saint Gabriel, et à chaque fois, j’ai dessiné des gens…

Présentation de l’artothèque Antonin Artaud :


La biographie d’Alain Puech :


Parmi les  œuvres d’A.P.exposées en 2004:


Ton galeriste te « commande » des autoportraits, les  « clients » sont-ils intéressés par l’autoportrait ?

Eh bien, je me le demande….   Mon travail actuel, c’est l’autoportrait. D’ailleurs je ne vois pas pourquoi les gens ne  seraient pas intéressés ?  Ils achètent des portraits de gens qu’ils ne connaissent pas, autant acheter des portraits d’un artiste. Et puis, l’autoportrait, ça  s’est toujours fait en peinture et en dessin.  J’ai entamé  une série d’autoportraits en  2008, avant que tu arrives j’ai fait le 1580 ième, c’est pas mal ! Un de mes rêves serait de tous  les montrer, linéairement, il faudrait trouver un lieu. Certains ont été vendus,  il faudrait en  faire des copies … ce serait possible… mais je ne me donne aucun mal pour le faire !

Tu as commencé les autoportraits quotidiens en 2008, as-tu idée du moment où tu termineras cette aventure ?

Quand j’en aurai marre ! Au départ je devais arrêter en septembre 2009. Je t’avais dit le pourquoi ?  En fait par rapport à mon boulot (directeur de l'école municipale d'arts plastiques) ,  j’ai demandé  une validation des acquis  d’expérience (VAE) pour obtenir  un DNSEP.  Pour passer le concours, je devais présenter un travail récent ( moins de 3 ans), or cela  faisait un petit moment que je bricolais, je n’avais rien de spécial à faire valoir. Mais, dans  toutes  les résidences auxquelles j’avais été invité, j’avais réalisé des portraits et des autoportraits. En quelque sorte, cela me suit depuis toujours . J’ai donc commencé les autoportraits quotidiens, le jour où j’ai reçu le résultat de l’acceptabilité pour passer le DNSEP, c’était le 10 avril 2008.  Je pensais arrêter le jour du concours. Le matin même j’ai donc fait un petit autoportrait. J’ai réussi mon concours  le 19 septembre 2009 et le 20 septembre je me suis dit qu’est-ce que je fais ? Pendant une semaine, j’ai bricolé et puis je me suis dit, c’est bon, je reprends et j’arrêterai quand j’en aurai assez… et je n’en ai toujours pas marre, c’est quasiment infini. Je ne me l’imaginais pas. Je pensais que j’allais en faire le tour … mais peut-être que je suis particulièrement complexe ! (rire). Il faut dire que j’utilise tout, aussi bien les humeurs, la sueur, les poils, les dents cassées, les ongles, les images d’enfance,  les souvenirs, les événements du quotidien.  En ce moment je travaille sur le « comme je me vois », mais sans voir ce que je dessine. Je me vois mais je ne vois pas ce que je dessine, c’est mon œil qui guide ma main, sans que je la voie. 

Certes, tu évoques la diversité,  la liberté de la création, de l’invention, mais pour que cette « série » existe en tant que telle,  tu as  quand même dû mettre en place des contraintes ?

Oui ! il y a plein de contraintes :  le format, 31 X 41.   Pourquoi? je ne sais pas.  C’est le format que j’ai trouvé et qui me plaisait ; ensuite il faut que cela soit fait avant minuit, du moins,  commencé avant minuit.  La feuille qui est prise, c’est la feuille qui est utilisée, en aucun cas je ne la change, si cela ne va pas, je me débrouille, je recolle, je refais, il n’y a pas de repentir.  De toute façon, ça ne passe pas par  « ça me plaît », « ça ne me plaît pas », c’est un moment. Dans ce travail, il y a l’autoportrait et il y a aussi la série. Je crois que je ne suis pas capable de tout mettre dans une seule oeuvre. Comme je ne suis pas capable en une phrase de tout dire, il me faut une quantité de choses pour que j’arrive à comprendre à peu près où je suis et ce que je pense.  Je crois que depuis le début   j’ai toujours travaillé en série parce que c’est l’accumulation, la répétition qui commence à me dire quelque chose.   
Ce qui me plaît dans l’autoportrait, c’est qu’il est fonction du temps, du moment, des événements, de l’actualité – ou pas- de la fatigue, d’un  tas de choses.  Et puis, dans cette relation particulière à moi-même, il faut traquer la répétition, ce qui m’oblige à me surprendre.  Depuis des années,  j’ai mis en place des stratégies pour ne pas faire un beau dessin.  Je sais le faire, j’ai appris, j’ai travaillé dans la pub pendant des années, j’ai fait des affiches, des plaquettes, je sais dessiner, mais toute la difficulté est  de faire ce qui m’appartient en propre, ce qui me correspond  et donc « casser »  mon dessin trop lisse. Parmi ces stratégies, il y a  par exemple, ne pas regarder la main qui dessine ni le dessin en train de se faire, ou dessiner d’un trait, ou dessiner les yeux fermés… 

Alors, c’est ici, dans ce bureau attenant à cette pièce à vivre que tu as installé le coin du rendez-vous quotidien avec toi-même ?   Un bloc de papier,  un miroir, des crayons, des feutres …des tampons.  Quels sont tes outils de prédilection ?

Les tampons, j’adore ça ! Tu peux prendre en photo le dessin d’aujourd’hui,  Je l’ai fait tout à l’heure, comme ça je pouvais te le montrer (n° 1580).   J’ai de tas d’outils différents, mais je reste un dessinateur, je ne suis pas un peintre, je travaille sur papier, très rarement sur toile (éventuellement je maroufle mes dessins sur toile).  J’ai beaucoup travaillé sur papier Arches, mais, actuellement c’est un papier anglais, un peu moins onéreux. Quand je prends un bloc, j’utilise tout : depuis la couverture jusqu’au carton du fond. Une fois le dessin réalisé il y a le rituel de la signature et de l'archivage:
D'abord ce sont 2 tampons à mes initiales, puis l'empreinte digitale et trois
tampons pour l'autoportrait (N°, jour) l'identité professionnelle (Maison
des artistes, N°Siret, Saif..) et le dernier reprend ce qu'il y a sur ma
carte d'identité. Enfin il y a le tampon à sec.
  Chaque dessin explore une technique, mais aussi un matériau différent. Ainsi, j’utilise tout, toutes les circonstances de la vie. Si je me coupe les cheveux, il m’est arrivé de coller des mèches en faisant une sorte de flocage. Si je me coupe, et saigne, j’utilise mon sang. Même chose avec une auréole ou une tache de café ...  Ce  qui m’intéresse c’est la plus grande liberté. 
Retrouver le plaisir que j’avais, quand j’étais petit, de dessiner. Les années où j’ai travaillé dans la Pub ont lissé cela, m’ont donné de fortes contraintes. Actuellement je travaille à Gardanne, je suis directeur de l'école municipale d'arts plastiques. Avant cela je n’avais jamais été salarié, je ne savais pas ce que c’était. Aujourd’hui si je devais me créer un boulot, je me créerais celui que j’exerce à Gardanne, j'y suis comme un poisson dans l’eau. Je suis à Gardanne depuis 2005, j’ai commencé les autoportraits en 2008 et l’idée était vraiment de retrouver le plaisir de dessiner et de faire.  C’est un des sujets les plus simples: un miroir et  moi, cela suffit...  et penser à me faire plaisir !
Tu dessines ton visage depuis des années, maintenant.  Te semble-t-il  le posséder ?  Le maîtriser et avoir plus de facilité à le dessiner ?  

Un peu quand même, mais pas encore tout à fait. Je me dis que depuis le temps ça devrait être arrivé, mais ce n’est pas encore ça.   Je vais peut-être continuer à dessiner des autoportraits jusqu’à y arriver ?  Je dessine actuellement sans regarder ce que je fais.  Il y en a une quarantaine réalisés ainsi. Au début, je ne regardais pas la feuille, j'essayais juste de repérer avec les doigts où était placé le crayon par rapport à une géographie supposée du visage. Par exemple, si je venais de dessiner les yeux ou supposés tels, je mettais un doigt sur le dessin réalisé et déplaçais mon crayon pour faire le nez, ça me permettais de "mesurer" l'écart entre les yeux et le nez.
 Actuellement je travaille sans prendre de repères. Je trouve très excitant le travail produit ainsi, pour le côté esthétique, je serais incapable de dessiner comme cela normalement!   C’est fascinant ! C’est mon côté monstrueux qui ressort ! 

Est-ce que le fait de dessiner des autoportraits change ton regard sur toi-même ?

Oui, déjà je me regarde !   Je regarde les petits trucs qui changent, un peu comme les filles, je me regarde, je me scrute.  Je regarde les détails, les rides, surtout autour des yeux et je les dessine. Je cherche l’évolution, les signes de vieillissement. Ce qu’il y a de bien avec les autoportraits,  c’est que je n’ai pas à plaire, je n’ai pas à essayer de séduire. Au contraire, tout cela correspond à des moments de moi : clair- obscur, rêveur, mal en point…   Tout ce qui survient dans la vie, peut  se retrouver dans un autoportrait, surtout ce qui survient de façon inattendue : ce jour là où, dans les Alpes, un écureuil a surgi, le soir je l’ai dessiné. Ce jour là où ayant oublié de faire le dessin je l’ai fait le lendemain je me suis mis le bonnet d’âne  avec l’inscription « je ne dessinerai plus le dessin de la veille en le datant  du jour précédent »… 
 

Un dessin par jour, c’est une lourde contrainte !

Un dessin par jour, oui, sans exception, mais tous les premiers mai je ne fais pas de dessin…je prépare une feuille datée et signée, mais je ne dessine pas. 

Veux-tu ainsi faire entendre que dessiner c’est travailler, qu’être artiste c’est un métier ? 

Oui, il y a l’idée d’inscrire un dessin dans la durée, dans le quotidien et surtout de ne pas présenter l’artiste comme celui qui est « inspiré », conception  trop romantique à mon goût. Certains jours je n’ai pas d’idée, je n’ai pas d’inspiration, bien évidemment, mais je crois profondément au travail et au travail en art : s’y mettre chaque jour, même si l’on ne sait pas quoi faire, y aller quand même. Quand je dois faire mon dessin, chaque jour je me dis, c’est l’heure, il faut y aller, mais je ne sais absolument pas ce que je vais faire.  Dessiner, j’ai l’habitude… mais quand je dois faire mon dessin  le soir,  minuit n’est souvent pas loin et il faut trouver un truc, faire, poursuivre.  Et moi, ce qui m’intéresse,  c’est cette continuité, montrer que les artistes sont des travailleurs et non des gens  qui vivent d’eau fraîche et d’inspiration.  Ainsi on voit que chaque dessin est la petite partie de tout le travail qui vient avant, qui constitue ce qui soutient ce dessin du jour, voilà ce que  je tiens à défendre. Donc, tous les premiers mai, je m’accorde ce dessin sans travail, quand je ne suis pas aux manifs. Je ne travaille pas.  Car dessiner ce n’est pas une activité, ce n’est pas un hobby, c’est un travail.
Comment l’autoportrait rejoint-il ce qui est de l’ordre du journal intime ?

Effectivement,  tel jour je remplis ma déclaration de revenus :  et, par une sorte de prolongement, je me dessine  avec des chiffres partout. Tel autre dessin est fait sur le collage d’une page  du journal des recettes et des dépenses que je dois  compléter, comme cela m’ennuie, je détourne la contrainte en prenant une feuille sur laquelle je me « venge » de mon sort. Ce jour là, en cherchant des papiers pour mes parents, j’ai retrouvé mon acte de naissance : il est au cœur d’un dessin, je suis cet acte de naissance, il  fait portrait ! 
Tout fait œuvre, tout peut être détourné au profit de l’autoportrait : une place de cinéma, un événement auquel j’ai participé, la météo, un objet que j’ai ramassé par terre … peuvent trouver leur place dans mes dessins. Mais parfois, et pas plus tard qu’hier, je me suis demandé, si parallèlement je n’allais pas commencer un travail d’écriture de journal. Pour l’instant c’est un compromis des deux :  l’actualité, la vie au jour le jour  contaminent mes portraits… qu’en sera-t-il si je tiens un journal intime ?
Qu’est-ce que ce regard sur toi-même  t’apporte ?   Cela te fait-il  du bien ?

Je me regarde sous toutes les coutures, je ne gomme aucun aspect, je suis sans complaisance.  C’est un parcours, une aventure, c’est ce qui me plaît, Je ne sais pas quand elle s’arrêtera.   C’est un moment à moi, un rendez-vous quotidien et j’en ai besoin. En réalité, ce travail  n’a même pas besoin d’être montré. On ne peut pas dire que dessiner tous les jours permet de s’abstraire du modèle au profit de la technique, ni que la technique est seconde par rapport au sujet, c’est très complexe et très évolutif. Mais comme je l’ai déjà dit, c’est peut-être parce que je suis si complexe ! (rires)

Alain Puech vient de créer un site web personnel, avec l'aide de son fils Clément, que je vous invite à consulter pour découvrir la suite de son travail  régulièrement mis à jour .  En page d'accueil, on peut voir un "morphing" réalisé à partir d'une série d'autoportraits.   Cliquez ICI pour accéder au site.

POST-SCRIPTUM :

Au moment de relire l'article avec Alain Puech,  il m'envoie la note suivante (que je choisis de citer intégralement) :
"Je n'ai sans doute pas précisé que cette volonté de faire reconnaître le travail d'artiste comme un vrai travail est sous-tendue par l'idée que défend le syndicat auquel j'appartiens (Syndicat national des artistes plasticiens CGT) et qui est d'obtenir un statut d'artiste plasticien comme il y a un statut pour les intermittents du spectacle, par exemple. Statut voulant dire :  avoir des devoirs certes mais aussi des droits. Comme celui de la reconnaissance des accidents du travail et des maladies professionnelles dont les artistes plasticiens sont privés. Dernièrement nous avons "arraché" un droit à la formation et il y a encore beaucoup à faire. Mon travail, encore une fois, s'inscrit complètement dans cette stratégie de reconnaissance du droit des artistes."

http://www.alainpuech.com/

2 commentaires:

pierre vallauri a dit…

excellent entretien avec notre "serial drawer". Je pense que nous tenons là, le plus intime de nos amis dessinateurs, et qui en plus considère sa pratique artistique comme un "métier" , un travail. (Le dernier N° 26 de la revue AREA portait précisément sur ce thème.) De surcroit cet entretien était, me semble-t-il, teinté d'humour, d'une certaine distanciation avec tout le sérieux nécessaire à sa crédibilité et à la force de chacun de ses portraits.Globalité de la parole en acte (dessin) ou l'inverse.
Son site est tout aussi exemplaire et je m'empresse de le rajouter à mon propre blog.

flo a dit…

Bonjour Pierre, de retour et déjà actif ! Merci pour ton commentaire généreux.