dimanche 9 septembre 2012

Visite de l'atelier de Xavier Spatafora

La semaine dernière, je rencontrais à Avignon, accompagnée de Pierre Vallauri, trois artistes invités pour la prochaine exposition « Traits …Intimes », au musée Arteum de Châteauneuf-le-Rouge, dont Xavier Spatafora, diplômé de l’Ecoledes Beaux Arts d’Avignon, il y a une quinzaine d’années (1997 - 98).  Jeune artiste au parcours singulier (j’y reviendrai en fin d’article) qui veut vivre de son travail d’artiste parce que la création est chronophage  et  demande beaucoup d’énergie.  Compter sur son travail d’artiste pour gagner sa vie  l’oblige à maintenir une  dynamique, une exigence, voire une urgence qu’il craindrait, sinon,  de perdre.  Cependant, la confrontation aux nécessités marchandes  des galeries  lui fait  craindre de ne pas être toujours soutenu dans les autres directions qu’il souhaiterait explorer. La question se pose de savoir si aujourd’hui, un galeriste est en mesure d’accompagner un artiste dans son parcours personnel,   d’exposer le fruit de ses recherches en cours au gré de leur évolution, ou  de saisir et de réclamer seulement ce qui leur semble  avoir un potentiel commercial.  La question semble triviale, mais elle est couramment évoquée dans la relation entre l’artiste et le galeriste, vécue par l’artiste comme un frein.

Retenu par Pierre Vallauri, pour ses dessins monumentaux sur  papier affiche, Xavier Spatafora travaille aussi le dessin sur des feuillets de  papiers agglomérés, créant des formes en  relief sculptées,  s’éloignant de la figuration pour aller vers l’abstraction. Il nous a dit qu’avant  la série  des grands formats  que nous exposerons au mois de novembre à Arteum, il n’avait jamais poussé la pratique du dessin, se consacrant à la peinture, à la vidéo, mais qu’il y a trois ans,  « Au moment de la préparation d’une exposition, l’école de [sa] fille, 5 ans à l’époque, [lui ] demandait de remplir un cahier de liaison qui permettait de raconter le week-end de l’enfant et de donner des repères aux instituteurs pour que les enfants s’expriment en classe le lundi. Il [lui] arrivait donc souvent d’illustrer de quelques petits dessins (champignons, cailloux, etc.) au stylo Bic l’histoire du week-end. La mère de [son] enfant trouvait [son] trait plutôt doux et poétique et c’est elle qui [l]’avait poussé à la réalisation de la  première pièce. »


Très librement, et parce que la monstration de son travail sur les murs  d’un musée n’a pas les mêmes implications que  sur les cimaises d’une galerie, nous avons regardé  tout ce qu’il avait envie de nous montrer, il nous a rapidement avoué qu’il souhaitait s’approprier  la notion « d’intimité », et plus encore la notion « d’œuvre intime »,  posée par le titre de l’exposition en préparation,  pour lui donner le sens  qu’entrer dans l’intimité du travail de l’artiste c’est  accéder à ses « œuvres en devenir » ;  C’est montrer ce qu’il n’a pas encore osé présenter au public parce que c’est un travail de recherche dans lequel, l’artiste encore incertain de ce qu’il propose, se sent mis à nu. C’est, ouvrir son atelier et faire part de ses préoccupations immédiates.  Nous avons convenu  qu’il exposerait de grands formats sur affiches, mais aussi des travaux sur papier faisant  état  d’une recherche en devenir, plus abstraits et en volume.

Xavier Spatafora  se souvient  que dès l’école des Beaux-Arts d’Avignon, son travail (et donc ses recherches personnelles)  tournait autour de l’intime, non dans le choix du sujet, mais dans la manière de présenter les œuvres.  Il estimait, et estime encore, que l’art a tellement  été présenté de manières différentes, depuis les grottes  primitives, en passant par les églises et aujourd’hui les musées et les galeries, que  ce qui pourrait recréer un lien nouveau entre l’œuvre et le regardeur, serait  de modifier la manière dont une œuvre serait présentée.  Et d’imaginer qu’il pourrait les installer  dans une pièce noire dans laquelle les spectateurs entreraient un par un, avec pour tout éclairage une frontale, explorant l’espace et découvrant  dans un  halot de lumière, l’œuvre.  Le visiteur  ferait de cette manière, l’expérience de l’intimité d’une rencontre (découverte) artistique,  n’étant plus dans l’état passif de regarder ce que la  scénographie d’une exposition lui propose, mais de devenir  un explorateur, l’acteur  solitaire  d’une rencontre.
Les premiers travaux que nous avons découverts en arrivant dans la maison où son atelier est installé sont les dessins monumentaux sur affiches, des animaux, une guenon, un éléphant, des pingouins, mais aussi des fragments de corps humains, pieds et mains etc… dessinés au stylo Bic noir.   Un travail qui le rapproche de la technique du mur d’affiche qu’il a commencé de pratiquer dès  l’Ecole d’Arts.  Il récupère  les affiches dans la rue, les arrache à leur support, et les  travaille  sur l’envers,  sans en modifier l’aspect.  Comme un archéologue, il traque les vestiges des couches superposées, le dessin, le texte, la couleur en filigrane, épluchant le « support palimpseste » à l’opposé  de la feuille vierge dont se servent de la plupart des dessinateurs.

Le premier dessin monumental accompli par Xavier Spatafora était un rhinocéros, animal choisi un peu au hasard,  parmi les espèces menacées en voie de disparition, trouvant ainsi un lien significatif entre le support papier, lié à la déforestation, et le sujet.  Le choix de l’affiche publicitaire est porteur de sens à plus d’un titre:  surface marchande, image conçue pour  séduire,  dans  notre société de consommation, l’affiche est elle-même  appelée à disparaître, recouverte et finalement arrachée, comme les arbres coupés  des forêts décimées.  La retourner et dessiner sur l’envers, par exemple,  une guenon enceinte qui nous fixe d’un regard pénétrant, provoque  une émotion au spectateur.  Le réalisme ( Xavier Spatafora n’hésite pas à employer le terme d’hyperréalisme) du dessin renforce  le contact avec le spectateur, la mimésis favorise une identification et l’adhésion au sujet, j’allais écrire, presque sans effort et sans résistance (à l’identique de l’image publicitaire) d’autant que les sujets animaliers ou humains ont une sorte de  valeur positive intrinsèque, a contrario du support, sauvage et brut,  pauvre déchet que ne renierait pas un artiste de l’Art Brut ou du Street Art. 
 Jean-MichelBasquiat,  dans les années quatre-vingts, a prélevé à l’environnement urbain  des objets usagés et abimés (caisses et boiseries utilisées comme des  châssis, portes et morceaux de cloisons, réfrigérateurs, papiers en tous genres) qu’il a peints, les détournant de leur usage courant.   Il est  aussi intervenu sur  des affiches et des sérigraphies réalisées par Andy Warhol, son travail ayant toujours  une forte charge contestataire, politique et sociale, même dans le temps où il s’est associé à la Factory.   Le trait particulier de Basquiat est aussi de lier texte et image, en intégrant des mots, des aphorismes dans ses tableaux, voire en les inscrivant directement sur les murs.  Quelquefois, Xavier Spatafora s’est servi de tampons,  « fragile » ou « sphère », pour réaliser des dessins, liant intimement le message au dessin.  Mais l’autre utilisation du texte, du verbe, du slogan pour laquelle il est en train de faire des recherches  et qu’il aboutira peut-être, est de passer de l’huile de lin sur le verso des affiches rendant transparente la première « peau » du papier et révélant à l’envers le texte et l’image dont elle était le support. 
On pense aussi à l’artiste niçois Ernest Pignon-Ernest qui, hanté par les traces ombrées  des corps volatilisés retrouvées sur les murs des cités de Nagasaki et Hiroshima, après l’explosion de la bombe atomique, s’est mis à dessiner des figures, le plus souvent grandeur nature, sur des papiers,  collés ensuite sur les murs des villes. Une autre variante de la pratique de l’art sur affiche.   Mais,  les  démarches  de Xavier Spatafora et d’Ernest Pignon-Ernest s’opposent peut-être sur un certain plan,  puisque ce dernier entend exposer l’art dans la rue et non pas dans une galerie ou dans un musée (même s’il le fait  aussi), quand la démarche de Xavier Spatafora  serait plutôt  de faire entrer l’affiche usagée (au slogan éphémère  périmé) et vouée au rebut, dans  une  galerie,  et donc sur le marché de l’art. Il n’empêche que l’esthétique de leur dessin, réaliste et sensible est un point commun, qui appelle le regard du spectateur sans l’agresser, dans un premier temps, l’amenant ensuite à cueillir le sens de ce travail.  Dans le cas de Ernest  Pignon-Ernest comme dans celui de Xavier Spatafora, ce n’est pas seulement le dessin  (le motif) de Spatafora qui fait œuvre, mais aussi l’affiche (le support), les deux étant intimement liés et, la manière de le montrer, de l’exposer.

Concernant le stylo bille qu’il a choisi d’utiliser, l’artiste nous dit : «  en choisissant le stylo Bic, je parle de la  « distance » entre l’œuvre et son regardeur. Je parle de distance physique (que ce passe-t-il de près, que ce passe-t-il de loin) mais aussi de distance dans le sens du rapport  qui s’établit entre les deux. Le stylo Bic, outil universel n’est pas sacralisé comme le pinceau de l’artiste peintre. Ce stylo, mondialement connu, le plus vendu dans le monde, est manipulé par tout un chacun. Cela lui confère un statut spécial qui rapproche le regardeur de l’œuvre ». J’allais ajouter, pour en revenir à Jean-Michel Basquiat, que c’est encore une autre manière de lier le dessin et l’écriture, car ce stylo a été conçu et est le plus souvent réservé à l’écriture, même si plusieurs artistes  revendiquent de l’utiliser dans l’art.

Xavier Spatafora est venu à l’art parce que depuis qu’il est enfant il a toujours su bien, ou mieux dessiner que les autres.  Des les petites classes à l’école,  les encouragements de ses professeurs et de  son entourage ont permis d’affiner son coup de crayon.  Son travail, dépasse évidemment la seule recherche de la  beauté du geste, mais il nous a raconté comment, venant d’un milieu très modeste- son père est ouvrier,  immigré d’origine sicilienne ayant migré vers la Tunisie -  et  très éloigné de l’art, il se sent aujourd’hui parfois un peu culpabilisé lorsque son travail personnel, le conduit à vouloir chercher du côté de l’abstraction, et surtout de l’exploration du support brut, pour lui-même. Dans son milieu, la notion de travail suppose une transformation, l’art devrait être le résultat d’une action visible, le dessin, une trace produite par l’action volontaire de l’artiste. Et l’artiste comme celui qui sait, par exemple, mieux dessiner qu’un autre.  Nous sommes ici au cœur de la problématique de la définition traditionnelle du dessin, que Xavier Spatafora entend peut-être dépasser  (ou plutôt, faire évoluer) aujourd’hui.
 Alors que,  sur un bureau, Pierre Vallauri et moi  remarquions avec intérêt d’épais  feuilletages de papiers collés dont certains semblaient avoir été travaillés par la main, comme le courant et la vague travaillent et usent  la pierre arrachée à la montagne,  Xavier Spatafora  voyant notre enthousiasme  s’est exclamé que l’avenir de son dessin était  peut-être de la sculpture, que ses mains l’avaient guidé du dessin dans le plan vers un dessin en trois dimensions.  Il nous a alors apporté un épais dossier entre les feuilles duquel il tenait des  études récentes, des dessins abstraits sur des chutes de papier affiche, longuement observées et   retravaillées graphiquement de rehauts de  lignes claires surlignant des zones  de  couleur, des accrocs dans l’épaisseur du papier, dessinant  des sortes de paysages mi-abstraits, mi-fantastiques se rapprochant esthétiquement de certains paysages des bandes dessinées de Moebius (même si ce n’est pas le propos de son travail), ou  comme l’a fait remarquer Pierre Vallauri, de travaux de Jean Dubuffet. Dépouillées de dessins figuratifs,  ces petites œuvres  semblent se rapprocher des travaux de François Dufrêne, même si là encore le rapprochement, n’est que dans l’apparence de la  surface, si l’on peut dire, et non dans la démarche qui y conduit.

Nécessité pour Xavier Spatafora de considérer que cette étape dans son travail doit le conduire à avancer plus loin, pour trouver ce qui lui appartient en propre. Il évoque le souhait de revenir à des installations et au modelage, comme il en faisait au début de son parcours d’artiste, nous disant qu’il convient pour chaque idée, de créer le  milieu approprié qui la mettra le plus en valeur qu’il n’y a pas de limitation au niveau de l’expression, pour lui qui  a touché aussi à la musique.





A la question « avec qui pourriez-vous partager un dessin ou faire un dessin à quatre mains ? », Xavier Spatafora répondait : Anne Brunet ou  Corinne de Battista.  Je ne résiste pas au plaisir de vous faire découvrir ces deux dessinatrices. 

Anne Brunet:

Corinne de Battista:

2 commentaires:

pierre vallauri a dit…

Merci pour ce long et bel article sur Xavier.Comme à ton habitude il est très fouillé et fidèle dans les moindres détails à ce que Xavier a pu dire de son travail "intime" Pas facile à exprimer pour l'artiste ni facile à retranscrire pour toi!.
Dans le catalogue de l'exposition"Traits... intimes" nous avons convenu d'un renvoi à tous les blogs que tu auras publiés sur les artistes participant. C'est une bonne chose aussi d'un point de vue didactique tant tes liens avec les artistes très connus : Warhol , Ernest Pignon Ernest, Dufrêne ou émergents Anne Brunet ou Corinne de Baptista, sont pertinents et riches d'enseignement dans la relation au "sujet" et à l’œuvre si riches elle aussi de promesses de Xavier.

daniel Roger a dit…

Beau travail, ah le papier , c'est aussi ma matière première et ma première matière
bravo encore!
Cordialement
daniel Roger, sculpteur en Normandie